vendredi 22 février 2008

Backpackers

Auteur :

Benny WEEWEE





Titre :

BACKPACKERS



Sous-titre :

Une Parenthèse Australienne




RECIT


32 LES JARDINS DE NANBOURS
31650 AUZIELLE

TELEPHONE :
05.62.24.96.10
EMAIL :bennyweewee@gmail.com

A Stéphane.
A mon père.
A Possum biensûr.

« Celui qui ne voyage pas ne connaît pas l’âme des hommes »
Dicton Maure

« Y’en a pas un sur cent et pourtant ils existent »
Les Anarchistes
Léo Ferré

« Un bien que tu détiens et un bien qui te retient »
Les Sectes
Les Inconnus

« J’aurais tant aimé être encore en vie pour lire ce chef-d’œuvre »
Vercingétorix
Chef Gaulois


Préface
Janvier 2008

Il peut y avoir un millier de raisons pour que ce livre tombe entre vos mains mais il n’y en a que deux ou trois, voire quatre, qui font que je l’ai écris.
Tout d’abord, il y a cette soirée d’octobre à Paris, dans un pub écossais. Une soirée à boire des coups avec Rudi l’australien, que vous allez apprendre à connaître au cours de ce récit, lors d’une demi-finale de la coupe du monde de rugby entre l’Afrique du Sud et l’Argentine. Un événement sportif prétexte à la picole. Rudi était là pour son travail et avait demandé quelques jours supplémentaires pour que nous puissions nous voir sur la capitale avec Laure. Donc, comme je le disais, nous trinquions à tout et n’importe quoi et l’ivresse nous a vite envahit. De retour à l’appartement dans lequel nous passions le week-end nous avons eu crises de fou rire sur crises de fou rire. Et voilà que nous sommes en janvier et je ne sais plus pour quelles raisons nous avons tant rit. Laure, ma compagne, qui nous accompagnait et qui était restée sobre comme un chameau, n’en a plus le souvenir. C’est pour cette première raison que ce récit tombe entre vos mains maintenant, avant que ce voyage ne devienne un souvenir trop flou dans mon esprit, ayant déjà oublié tous les fous rires.

De plus, des milliers de jeunes, depuis 2002, sont partis avec le même type de visa que le notre : le Visa Vacances-Travail. Un visa qui permet de travailler légalement en Australie pendant un an (pour les conditions vous regarderez sur le site de l’Ambassade d’Australie). Et encore aujourd’hui des milliers de jeunes de moins de trente ans s’envolent vers les antipodes avec ce visa. Et certainement des milliers d’autres jeunes souhaitent aller en Australie. Ce livre est donc pour eux. Sans être un guide, j’espère que vous trouverez dans ce livre l’envie d’y aller, pour ceux qui n’ont pas encore sauté le pas, et pour les autres des souvenirs liés aux situations communes aux backpackers. Ou alors, tout simplement ce livre s’adresse aux amoureux de l’Australie ou que le sujet intéresse.

De manière plus prosaïque, si j’ai décidé d’écrire ce récit, c’ est pour être invité sur les plateaux télé. Pas pour montrer ma tête ou faire ma pub mais tout simplement parce que je rêve de rencontrer Laurent Ruquier pour lui taxer son stylo Mont-Blanc avec lequel il joue sans arrêt. Et aussi, parce que lorsque vous êtes invités, on vous offre toujours des supers bouquins. Si je peux me faire tout les talk-shows et les émissions littéraires, je pense pouvoir me constituer une bonne bibliothèque. Messieurs Durand et Poivre d’Arvor j’attends vos invites.

J’en finis de mes raisons par les Australiens. Tout le long de ce récit je ne les ménage pas vraiment. Et pourtant. Ils sont géniaux. Géniaux dans leur approche des choses, dans leur sincérité, leur abnégation face aux difficultés. Des gens généreux. Bref je les aime et l’Australie vaut le coup ne serait-ce que pour ses habitants.

Ce livre, c’est loin d’être du Nicolas Bouvier et encore plus loin de l’Emile Zola. C’est du Benny Weewee avec ma plus grande sincérité. La vérité dans ce livre n’est pas la vérité. Seulement la mienne. Brute. Je n’ai pas la prétention d’être un intellectuel, loin de moi cette idée. Mais voilà, j’avais le désir de dire, d’écrire. Et je l’ai fait. Ca vaut ce que ça vaut, mais au moins je l’ai fait. Après tout, il y a bien des gens que la vie de Paris Hilton intéresse, alors pourquoi pas une tranche de vie d’un inconnu.
J’espère que vous passerez du bon temps avec ce livre.


B.W.

Edinburgh, ECOSSE
Août 2004

Je viens de finir mon service et m’approche du bar pour mon staff drink. Je rejoins mon collègue et ami Daniel qui est aide-chef au Stable Bar. Nous aimons nous détendre un petit peu avant de rejoindre nos pénates et finissons de nous casser avec une ou deux pintes. Toujours dans le même coin du bar, une 80’s bien fraîche avec sa couche de condensation nous attend. Nous nous plaignons de nos conditions de travail sans trop avoir à redire. Grâce aux pourboires nous savons que nous ne sommes pas dans le pire des Pubs. Les journées y sont longues ; soit dix heures non-stop ou bien douze. Les trente-cinq heures ici n’existe pas. Pour ma part je ne suis pas venue en Ecosse pour retrouver mes références de toute façon.
Toutefois la lassitude de ce boulot et l’automne qui arrive à grands pas sous cette latitude me filent le bourdon et je repense à mes plus jeunes années où je rêvais d’aller en Australie pour tondre des moutons, écouter du didgeridoo et faire le jackaroo. Plusieurs fois le visa vacances travail m’avait été refusé et je m’étais fait à l’idée que si j’irais en Australie cela serait uniquement en tant que touriste. Cette perspective me déprimait car j’ai passablement peur de l’avion et l’Australie ce n’est vraiment pas la porte à côté. Donc, comme je le disais, c’est accoudé au bar, une pinte de 80’s à la main et une clope dans l’autre que je commence à blaguer avec Daniel. Tout le long du bar il y a les sempiternels habitués qui finissent de s’imbiber jusqu’à la fermeture. Il m’arrive encore maintenant de regretter que la cirrhose ne soit pas une maladie foudroyante et instantanée dès que l’on dépasse une certaine dose d’alcool.
Heureusement que je connaissais l’Ecosse avant de bosser au Stable Bar, sinon j’aurais gardé comme unique souvenir les relents putrides des haleines des réguliers ainsi que leur propension au racisme le plus basique qu’il soit. En même temps, lorsqu’on a soif, il est quand même plus aisé de se faire payer des coups par eux tant leur crédit au bar semble illimité. Si en plus vous êtes supporter d’une équipe de foot locale, vous paraissait moins suspicieux à leurs yeux. Il n’y a pas pire inverti qu’un gars qui se fout du foot. « Choisis un camp, n’importe lequel. Mais choisis en un. » Une maxime du chef cuistot que je m’étais empressé de mettre en pratique.
Voilà bien une petite heure que je descends ma mousse avec Daniel lorsque Sophie, une autre australienne, arrive. Elle connaît mon souhait d’aller en Australie pour en avoir parler avec elle pendant l’Euro 2004 de football lors du match France-Angleterre perdue par ces derniers. Victoire saluée par l’Ecosse toute entière et certainement par l’Irlande, tant les animosités entre ces peuples restent palpables. Sophie travaille à l’accueil d’un camping à côté du pub et finit souvent sa soirée avec nous. Nous devisons tout les trois lorsque Sophie me dit que sur le site internet de l’Ambassade d’Australie il est possible d’obtenir un visa vacances travail facilement pour les français depuis cette années et que la seule condition est d’avoir moins de trente et un ans révolus. Mon cerveau évidemment ne fait qu’un tour et se ravise tout aussi vite compte tenu des différents refus essuyés par le passé.
Nous nous séparons après avoir promis à Sophie que j’allais en parler à ma copine Laure et que dès le lendemain j’irai dans un cyber-café pour consulter le site de l’Ambassade. Sur la route qui me ramène à l’appartement de Pilrig Street où Laure et moi vivons, des images de l’Australie se bouscule dans ma tête. Je me vois tantôt chevauchant à travers les immensités du bush pour rassembler d’improbables troupeaux ou bien de tondre des moutons dans des fermes si isolées que les lieux où elles se trouvent n’ont pas de nom ou encore dormir à la belle étoile parmi des aborigènes. Plus tard, en y repensant, je rirais de ces pensées somme toute romantiques et irréelles.
A peine suis-je rentré dans l’appartement que je me jette sur ma compagne et sans me soucier de comment elle a passé sa journée au travail, je l’informe de ce que je compte faire le lendemain. Cela implique évidemment un consentement de sa part sans faille et surtout de quitter l’Ecosse si nous obtenons le visa. Nous décidons, dans la hâte et l’euphorie de l’instant présent que dés les premières lueurs du jour nous irons postuler à notre visa de travail. Nous terminons notre soirée à imaginer toutes les choses extraordinaires que nous allons voir et faire.
Le lendemain matin, nous prenons un déjeuner rapide et allons dans le cyber-café le plus proche. Il y a peu de monde le matin pour nous voir tout excités et anxieux que nous sommes dans la perspective d’un refus. Les seuls clients du cyber-café étant les zombies qui jouent en ligne et semblent au vue de leur teint blafard avoir passés la nuit sur place. Sur le site de l’Ambassade tout est jalonné. Pas de possibilité d’erreurs tant la procédure est claire. Les questions posées sont des plus simples et aucunes n’induits le moindre piège. Sauf que je suis le premier à remplir le questionnaire et qu’à la fin de celui-ci pour le valider on me demande un paiement par carte bleue d’une centaine d’euros, en fait 150 A$, en m’assurant qu’une réponse me sera donnée par email sous vingt-quatre heures. Nous décidons donc que seule ma demande sera faite ce jour et attendrons une réponse pour faire celle de Laure.
J’avoue que cette journée au travail, était des plus longues qui me soit donnée de faire. Je n’en parlais qu’à Daniel qui partageait avec moi mon excitation et qui en même temps, je le voyais bien, était dubitatif quant à mon souhait de partir là-bas car lui-même faisait tout pour prolonger son visa de travail en Europe. Il avait beau aimé son pays, faire preuve de chauvinisme à la moindre compétition sportive dans laquelle son pays apparaissait, mais à aucun moment il ne semblait vouloir rentrer dans son pays et préférait l’aimer de loin comme une femme que l’on désire et qui ne vous voit pas. De temps en temps entre deux plats servis, il m’avisait des choses à faire ou voir, des pièges à éviter. Je me souviens qu’il m’avait parlé de tout un tas de choses auxquelles je n’ai prêté attention que sur l’instant car mon cerveau était déjà perdu là-bas. La journée au Pub s’est terminé comme toutes les autres avec ce supplément d’âme qui me faisait compter les heures et les minutes et me faisait espérer que j’arriverai à dormir tant j’étais excité. Sophie n’avait aucun doute sur le fait que le visa me serait accordé, arguant que son pays avait de grosses difficultés à avoir des personnes pour travailler, dans l’ agriculture notamment.
C’est dingue comme le temps peut se contracter, se dilater, s’étendre, s’allonger suivant la situation. Cinq minutes passées à discuter avec Ralph, un régulier du Pub, peut paraître facilement comme étant une heure perdue dans votre vie qui est déjà trop courte pour partager les conneries d’un soûlard. Comme passer une nuit à boire avec des amis, et des amis de vos amis, sans que le temps n’ait de prises sur vous et vous apercevoir après quelques breuvages alcoolisés que le petit jour est déjà là. S’apercevoir qu’à la fin de cette nuit vous vous êtes fait de nouveaux meilleurs amis d’enfance à peu de frais. Par contre il y a aussi le temps qui s’écoule normalement ; les cinq minutes, douche comprise, pendant lesquelles je fais l’amour. Je reste satisfait de mes performances et laisse ma partenaire sur le carreau avec dans le regard cette étincelle qui veut me dire : « Tu commences quand chéris ? ». La pauvre n’a toujours pas remarqué que je suis déjà habillé et prêt à ouvrir la porte de l’appartement pour aller rejoindre les copains. Tout ça pour dire que le temps n’a pas la même forme que l’on soit un homme ou une femme et suivant la situation. Pour en revenir au dernier exemple, autant cela était court pour elle, autant pour moi cela m’avait paru une éternité.
Je passe encore une nuit agitée et me réveille avec l’angoisse de celui qui rêve sa vie et laisse passer sous ces yeux son destin. J’essaie de me persuader que cela n’est pas grave si le visa ne m’est pas accordé. Après tout, il faut avoir moins de trente et un an révolu et je vais les avoir au mois d’octobre. Qu’est-ce que je crois ? Dundass m’avait averti : il y a pire qu’un has-been, c’est un want-to-be. Et pour l’instant je reste un want-to-be.
C’est donc dans un état d’esprit négatif que nous partons vers le cyber-café consulter nos mails. Sur le chemin, je me demande quel sens vais-je bien pouvoir donner à ma vie. Après tout, il y a à peine une semaine de cela, je ne pensais même pas à aller en Australie. Alors pourquoi serais-je déçu si cela ne marche pas ? Mais quand même, ce serait bien. Un autre départ. Un nouveau départ peut-être. Et si je l’ai et pas Laure ? Il faudra que j’explique à ma mère pourquoi après l’Ecosse je n’envisage pas de rester en France et souhaite repartir au bout du monde. Nos amis, Jane et Iain qui ont tant fait pour nous à notre arrivée en Ecosse, qui nous ont aidés à nous installer, à faire les différentes démarches pour pouvoir vivre et travailler ici, ne vont-ils pas se sentir trahis par ce choix soudain et impérieux ?
Je me mets à regretter cet emballement pour l’Australie et prends le prétexte d’un manque de cigarettes et autres futilités pour retarder notre arrivée au cyber-café. Laure est toute excitée maintenant de la réponse et me force à avancer, ne décelant pas mon angoisse. Quelque soit la réponse, je ne serai pas entièrement heureux. Ma mère dirait que cela vient du fait que je suis du signe de la balance, Laure du fait que je suis tout simplement chiant et cyclothymique. Je penche pour la version de Laure.
Puis tout s’accélère une fois dans le cyber. Je suis extérieur à moi-même. Les évènements alentours ne me concernent plus. Je deviens spectateur.
Tout s’arrête. Je redescends de mon nuage lorsque Laure, radieuse, m’annonce que le visa m’a été accordé. Elle me détaille les conditions d’utilisation : visa valable un an renouvelable suivant conditions, impossibilités de travailler plus de trois mois pour le même employeur, etc …
Laure s’enquit rapidement des dernières nouvelles reçues et postule à son tour pour le visa vacances travail quelle obtiendra comme moi le lendemain.
A partir de ce moment-là, tout s’accélère pour nous. Notre temps en Ecosse est révolue. La beauté d’Edinburgh n’est qu’un vague souvenir. Le boulot que nous faisions devient nul. Le climat devient trop rude pour nous. Toutes les raisons sont bonnes pour partir d’ici. En ce qui concernent les raisons je fais preuve d’une mauvaise foi sans égal dénigrant ce que j’avais adoré auparavant.
Je suis gonflé à bloc lorsque j’arrive au pub et annonce à la volée la nouvelle. Tout le monde se réjouit pour nous. Un peu moins mon patron Forbes qui va devoir à nouveau recruter quelqu’un, mais il m’encourage quand même. Dundass et Gwenn quant à eux, me promettent après le travail de m’offrir un coup à boire. A ce moment, j’aurais dû avoir un pincement au cœur de voir cette sollicitude autour de moi, que mes collègues se réjouissent pour moi. Mais voilà, comme un fait exprès, les réguliers les plus lourdauds du Pub sont arrivés en avance et apprennent qu’ils devront se trouver une nouvelle tête de Turc à critiquer. Et la perspective de plus les voir et les entendre me ravie.
J’attaque donc ma journée gonflé comme un dirigeable et lorsque l’occasion s’en présente j’en fais part aux réguliers du restaurant qui eux n’ont rien à voir en matière de savoir-vivre avec ceux du bar. Lorsque arrive vers les deux heures, une habituée, que je sais travailler au Consulat de France. Je ne sais pas très bien ce qu’elle y fait mais l’avantage c’est que je peux exprimer ma joie avec elle dans la langue de Molière. A l’énoncé de la nouvelle, elle me demande de lui accorder quelques instants afin de m’informer sur le visa que Laure et moi venons d’obtenir. Que peut-elle m’apprendre et pourquoi ?
Avec une moue désappointée, elle m’annonce que, lors d’un pince-fesses au Consulat, elle a eu vent de la facilité qui était faite pour les français notamment d’obtenir ce visa mais aussi la raison. Elle juge donc de m’en informer à titre d’avertissement :
« Officiellement le gouvernement Australien permet aux français d’obtenir facilement le visa vacances travail dans un but de rapprochement des jeunesses Australiennes et Françaises. Officieusement, ce même gouvernement ne veux plus accorder aux populations Chinoises, Indiennes, Pakistanaises et que sais-je encore ce type de visa car une fois celui-ci expiré, ces étrangers disparaissent sur le continent sans jamais repartir . »
Autrement dit, cette femme, vient de m’expliquer que le visa n’est accordé que dans un but d’européanisé la main d’œuvre. Je doute fort de ce qu’elle vient de me dire, mais le garde en mémoire pour la suite. Et puis qu’est-ce que j’en ai à faire moi ? L’essentiel n’est-il pas que je puisse y aller et subvenir là-bas à mon séjour ?
Je la quitte en la remerciant de cet avertissement. Mais ne peux m’empêcher de penser qu’il y a des gens qui n’arrive pas à être heureux pour les autres. Plus tard, je repenserai à elle.

Quelques jours se sont écoulés, et, Laure et moi, envisageons notre futur voyage avec sérieux. Le plus urgent nous semble être de faire nos adieux à nos amis, à l’Ecosse que nous n’avons pas pris le temps de visiter, ainsi qu’à nos collègues. Nous savons dors et déjà que nous repasserons par la France pour voir nos familles, pour y laisser des affaires, refaire des aux revoir. Des aux revoir qui sonnent comme des adieux tant l’Australie est loin et notre désir de nous y rendre passe pour une obsession à notre entourage. Nous devons justifier notre choix pour rassurer nos proches et expliquer pourquoi nous ne restons pas plus longtemps en Ecosse. Il a été dur pour ma mère de me savoir en Ecosse alors que j’étais à peine à quelques heures d’avion de la France. Mais l’Australie c’est déjà plus loin.
Nous passons en revue tout ce dont nous allons avoir besoin : des médicaments de base aux habits de plage en passant par la documentation sur le pays. Je fais à Edinburgh l’acquisition d’un guide touristique Lonely Planet sur l’Australie tout en anglais. Une bien belle bêtise de ma part car en six mois passés en Ecosse mon vocabulaire et mon niveau d’anglais se sont bornés au registre de la restauration des Pubs et aux langages fleuri de mes collègues en cuisine qui ne pouvait désigner une assiette ou une cuillère sans le préfixe fuck à toutes les sauces : « give me the fucking plate » ou « what’s the fuck ». Mais bon, je suis content. Je me trimbale un pavé d’ un kilo, tout en anglais, et cela suffit à mon bonheur. En effet, tout le monde sait maintenant que Laure et moi allons en Australie. Je m’empresse d’ouvrir le guide à la rubrique des photos pour montrer à notre entourage où nous comptons aller et ce que nous comptons faire. Présenter un programme de voyage à son entourage l’apaise. Il y a un début et une fin, donc un retour.
Nous achevons notre séjour en Ecosse par un mois de farniente ponctué par des invitations de-ci de-là à manger, boire, boire encore, boire toujours. Nous ne pensons plus au stress du futur départ. Après tout, on ne nous fera jamais un deuxième trou du cul, comme me le rappelait un ami. Et puis, une vie sans risque, sans excitation vaut-elle vraiment d’être vécue ?
J’ai beau essayé de m’en convaincre, mais en réalité j’ai une trouille bleue de partir. Mais j’ai encore plus peur de rester en Europe, en France. J’ai besoin de renaître. De renouveau. J’ai l’impression que mon entourage attend de moi des choses que je ne veux pas : mariage, situation fixe, entre autres choses. Là-bas, je suis neuf. Personne ne me connaît. Personne m’attend. Personne n’attend rien de moi. Sauf Laure, peut-être. Mais je crois qu’elle est comme moi. Elle ne peut pas se satisfaire de la vie telle qu’elle se construit en France. Un crédit, un job, des vacances prédéterminées un an à l’avance. Les compromis à faire avec les collègues qui ont des enfants ou qui sont plus anciens dans la boîte. Et être son propre patron, cela fait bien longtemps que nous savons que cela se résume à être son propre esclave. Alors je fuis. Je fuis et je suis certain que ce terme garde un arrière goût d’échec pour tout un chacun. Mais je préfère la honte de la fuite sur une plage de l’hémisphère sud que l’honneur d’avoir un crédit de vingt ans sur le dos pour un appartement et de devoir dire amen à un patron. J’ai encore ma crise d’adolescence à faire et je compte bien la faire durer. Alors j’y vais. Je verrai bien ce qui arrivera. Je préfère les remords aux regrets et rien ne peut m’empêcher de vouloir partir. Australie, me voilà. J’arrive.





Sydney, AUSTRALIE
Novembre 2004

Nous avons débarqué au petit matin sous une chaleur moite et étouffante à Sydney. Je me repasse rapidement en mémoire les dernières heures de vol, les premiers paysages aperçus par le hublot, la halte à Singapoure. Nous sommes restés quelques instants dans le hall d’accueil de l’aéroport après avoir récupérer nos sacs à dos. Nous sommes quelques peu groggy et ne savons pas encore où nous allons poser nos bagages. En vingt et une heures de vol, nous n’avons que très peu dormi et le décalage horaire ne nous aide pas non-plus à nous remettre en forme. Nous nous hasardons donc dans le hall, lorsque de manière providentielle nous nous faisons accoster par un type, en tongs, short et chemisette qui nous propose de nous déposer en ville. Il s’appelle Tony et gère depuis peu un hôtel pour backpackers sur Victoria Street.
Laure et moi sommes méfiants. Mais nous sommes trop fatigués pour refuser et comptons sur le fait d’être deux si cela devait mal tourner.
Tony, on le comprend plus tard, fait la navette entre son hôtel et l’aéroport tout les jours où un vol international en provenance d’Europe se pose sur Sydney. Faisant ainsi la promotion à moindre frais de son hôtel. Son van est déjà rempli de six autres voyageurs, un peu plus jeunes que nous, lorsque nous le suivons. Rapidement, nous quittons l’autoroute et entrons dans la ville. Ce qui nous frappe c’est l’absence de building, pas de barre d’immeuble comme dans nos faubourgs. Mais une suite ininterrompue du villas avec jardins et cacatoès en option dans les arbres dont nous ne connaissons pas les noms.
Nous y sommes ! Le dépaysement est enfin là.
Tony nous indique qu’il est facile de se repérer et de retrouver l’hôtel car il y a « la plus grande publicité lumineuse Coca-Cola du monde » à l’entrée de Victoria Street. Nous sommes content d’apprendre qu’à vingt et une heures de vol de la France on puisse voir ce summum du tourisme mondial qu’est cette publicité. Ça, et les gens qui se ballade avec des casquettes Von Dutch rivées sur les crânes nous font regretter quelques instants notre arrivée. Je vous le dis, le dépaysement absolue. Je pense de suite que les Australiens ne sont que des Anglais sous le soleil. Bien évidemment, c’est très réducteur. Toutefois, il n’en demeure pas moins que Tony peut se passer de ce genre de remarques. Je fais passablement la gueule et regardant autour de moi, je m’aperçois que les autres passagers, quant à eux, sont ravis. Crétins boutonneux.
Je ne suis décidément pas du matin, même si pour mon organisme c’est encore le soir. J’essaie de mettre de l’ordre dans mes idées et en conclus que je suis peut-être déjà un vieux con blasé de tout. Depuis le mois d’octobre j’ai trente et un an, ce qui fait de moi le plus vieux backpacker français avec un WHV (Working Holiday Visa) en Australie. En tout cas, je n’en ai pas rencontré de plus vieux.
Victoria Street est une rue avec d’un côté une suite ininterrompue d’hôtel pour voyageurs et de l’autre de petits immeubles de deux étages essentiellement résidentiels. La rue dominerait aisément le centre économique et touristique de Sydney si ce n’était la profusion d’arbres qui barre l’horizon. Il doit bien faire trente cinq degrés, et décidons, malgré la fatigue, que nous tiendrons le coup sans dormir, histoire de se remettre du décalage horaire et ferons un tour de repérage autour de l’hôtel. On commence à avoir faim. Peu avant notre départ, un ami vivant à Tahiti et connaissant passablement l’Australie, nous avait mis en garde pour le logement sur Sydney : « Evitez le quartier de Kings Cross, il est dangereux, et rempli de dealers » . La chance doit être avec nous, puisque l’hôtel est pile poil dans ce quartier, qui le soir, dans son artère principale, telle une Pigalle Tropicale, alterne un travestis, un dealer, un pute sans âge et des sex-shops. Bigarrée et haute (hot) en couleur si il en est.
Tony gare le van devant son hôtel, le V Backpacker. Sa compagne, Eve, qui n’y travaille pas officiellement, nous accueille chaleureusement. Elle se propose de tous nous aider, dès le lendemain, à faire les démarches administratives nécessaires pour que nous soyons opérationnels le plus rapidement possible. Un soulagement en soit, car le bureau de l’immigration de l’aéroport nous avait distribué un prospectus avec les différentes démarches à faire et les adresses utiles à cela ; je dois l’avouer, avec mon niveau d’anglais, j’ai l’impression d’être devant une ordonnance illisible d’un médecin. Nous choisissons de prendre une chambre double, sacrifiant ainsi notre budget à notre confort. Dormir dans un dortoir de six ou dix personnes ne nous intéresse pas et préférons payer plus cher pour une relative tranquillité. En fait de tranquillité, notre chambre est coincée au rez-de-chaussée entre le seul escalier de l’hôtel et des toilettes communes. On a ainsi le plaisir d’être au centre des allés et venus de tout l’hôtel et de connaître les éventuels problèmes gastriques de tout l’hôtel. En ce qui concerne l’intérieur de notre chambre, si ce n’est que nous avons une fenêtre qui donne sur un mur à cinquante centimètres, elle semble correcte pour le prix : pas de place pour poser nos affaires, des draps humides et une moquette sans couleur prédéterminée, humide elle aussi. Après tout, nous avons un toit sur la tête et pouvons maintenant nous détendre et penser à la suite. Nous avions regardé beaucoup de photos, de reportages, de guides sur l’Australie avant notre départ, sans vraiment établir un plan d’action. La seule chose sur laquelle nous étions d’accord c’était que nous partirions avec un billet aller et qu’il nous faudrait travailler pour payer le retour.
Je suis allongé sur le lit, Laure se fait un brin de toilette. Peut-être que j’aurais de la chance dans ce pays. Peut-être vais-je trouver une voie. Des réponses. Encore que je ne sais pas très bien à quelles questions. Faut que je dorme un peu. J’ai pas les idées claires. Si je me laisse aller à du vague à l’âme, je suis bon pour retourner à l’aéroport et rentrer chez moi. C’est où chez moi d’ailleurs ?
Elle a enfin terminé ses ablutions.
Il y a au deuxième et dernier étage de l’hôtel la salle commune, où se trouve la télé et la cuisine, dans laquelle nous pouvons prendre notre petit déjeuner. Le petit déjeuner se résume à deux sachets de toasts, du lait, deux boîtes de cornflakes et du sucre en poudre. On nous apprend qu’il faut nous lever tôt car beaucoup confondent gratuité et illimité. Faisant ainsi avec le petit déjeuner le stock de calories pour la demi-journée. Dans cette salle, quelques personnes traînent. J’entame la conversation avec mon meilleur anglais lorsque mes interlocuteurs, tout sourire, me réponde en français. Mon accent m’a trahit.
J’apprends bien vite que cet hôtel est majoritairement occupé par des francophones : français, belges, suisses. Les britanniques et germains sont peu représentés dans cet hôtel. Caractéristique somme toute unique dans toute l’Australie tant les proportions sont inversées. Tous ont un WHV. Sauf Mathieu, un jeune français d’une vingtaine d’année, qui connaît bien Sydney et tous les plans pour travailler au noir. Il nous apprend qu’il n’est pas dans cet hôtel par hasard, car ici, tous les matins, entre 6h00 et 7h30, c’est le défilé devant l’entrée des employeurs à la journée ou à la semaine. Evidement cela s’entend être du travail au noir. Voilà plus de six mois qu’il fait le plein d’argent à Sydney pour le dépenser en Asie. Il est même surpris de voir autant de français débarqués en Oz (c’est plus cool qu’Australie) avec un permis de travail. Il nous tuyaute sur les différents boulots auxquels nous devons nous attendre, précisant que lui-même s’est borné à ceux du bâtiment. Sans visa, il ne peut faire de fruit-picking. Car le nœud du problème pour rester en Australie de manière prolongée est là. Lorsque vous travaillez trois mois consécutifs dans le domaine agricole, que cela soit au ramassage des fruits, aux récoltes de légumes ou que sais-je encore, vous pouvez prolonger votre visa d’une année. Il nous assure que du travail il y en a et qu’il n’est pas bien difficile d’en trouver.
Nous décidons de laisser l’hôtel afin de nous restaurer. Sans grand enthousiasme nous pénétrons dans un fast-food, Hungry’s Jack, qui est en fait la version australienne du Burger King. Aucune témérité de notre part pour notre premier repas. Situé sur Darlinghurst Road, ce fast-food est au centre de Kings Cross. Le quartier, de jour, nous apparaît comme un centre névralgique pour voyageurs : agences de voyages, cyber-cafés et boutiques de téléphonie à profusion. Les prostituées et les sex-shops attendent la nuit. Partout, dans les bars, dans la rue, des jeunes. Il y en a partout, parlant toutes les langues. Tous un guide touristique à la main, un plan de la ville, une liste d’adresses.
Nous passons devant une boutique de téléphonie et décidons d’acheter une carte SIM pour notre mobile que nous avons embarqué avec nous avec un adaptateur universel. Il nous sera bien utile pour trouver du travail. Nous en profitons aussi pour appeler la famille en France et la rassurer sur notre voyage. Nous en rajoutons un peu sur la beauté de la ville et sur notre état d’esprit ne voulant pas inquiéter nos mères.
Ceci fait, nous décidons de rentrer à l’hôtel et remontons Victoria Street. Le long du trottoir, des vans et des breaks à vendre. Avec de temps en temps le vendeur à côté achevant la transaction. La Victoria Street est la rue d’où arrivent et partent les voyageurs. Tous les véhicules ont plus de 300 000 km au compteur. Nous nous attardons devant un van VW et imaginons quel voyage nous pourrions faire avec un tel engin. Mais les prix nous refroidissent, même si en France de tels véhicules seraient deux, voire trois plus cher. Nous évitons de nous attarder car nous voyons arriver David. David est connu de tout le monde. Pour cause il s’est investit du rôle de mécanicien officiel de la rue. Il a toujours une astuce ou une offre imbattable qui vous lâchent à l’autre bout du pays. Plus d’un voyageur nous a mis en garde de faire affaires avec lui. Tous les backpackers passés par Sydney le connaissent de réputation. Coiffé comme un Playmobil à qui on aurait brûlé les cheveux sur un côté, David ne passe pas inaperçu. Nombre de voyageurs voudraient le dénoncer, lui casser la gueule, mais il se trouve que c’est lui qui fournit la meilleure herbe de tout Sydney.
Lorsque nous étions passés devant les agences de voyages, nous avions constaté que le trip autour de l’Australie, le big loop était le must. Le backpacker, pour les publicitaires, est une niche. Un groupe à part entière de la société australienne, un maillon indispensable à l’économie du pays tant du point de vue du tourisme que de l’agriculture. Etre backpacker c’est faire parti d’une catégorie spécifique avec ses codes, sa bouffe, ses fringues, son véhicule, ses jobs et surtout ses rêves. Et le big loop est le souhait de tous les backpackers. Faire le tour d’ Oz.
Nous abandonnons nos rêves de grand tour sur le macadam de la rue pour rentrer à l’hôtel finir de nous reposer.
Sans même avoir régler nos montres sur l’heure locale, nous savons qu’il est 18h00. La salle commune de l’hôtel est pleine à craquer et la télé allumée. Comme dans tous les pays du monde, 18h00 c’est l’heure des Simpson que personne ici, ne raterait pour rien au monde. Il y a tant de monde d’un coup dans cette salle que j’ai du mal à imaginer que tous dorment ici. On apprendra plus tard que nous sommes dans l’un des rares hôtels où il y a un poste télé et beaucoup s’invite à la diffusion, profitant pour passer en force le barrage de l’entrée codée. Je regarde autour de moi et quelque chose me turlupine. Je ne sais pas quoi réellement et là, comme une évidence : des blancs, uniquement une populace blanche et européenne. Pour avoir partager quelques bières avant de me coucher, j’esquisse un portrait global de tout ce monde : la vingtaine, en fin d’études ou en attente de reprise d’étude, issue des classes moyennes. Pas vraiment de clients pour la quête de soi. La plupart est à la recherche d’une expérience, un interlude avant de rentrer en Europe pour travailler, acheter une maison, faire des enfants. Ce que le monde entier fait pendant que nous descendons des bières.

Eve nous attend depuis un bon quart d’heure à l’entrée du Backpacker. Nous finissons de prendre le déjeuner qui s’est résumé à du lait avec des miettes de cornflakes. Nous étions prévenus. En bas, face au comptoir attendent déjà un couple d’ allemands et deux français. Eve, en un temps records, nous fait traverser la ville et nous aide à remplir les questionnaires pour les services d’immigration, lesquels nous donnent un document nous permettant de travailler mais surtout d’ouvrir un compte en banque. Nous choisissons l’ANZ Bank. Semble-t-il la plus représentée sur le territoire. Nous faisons confiance à Eve et à notre guide.
Une fois les démarches effectuées, nous nous mettons en quête de travail. Tout en Australie est fait pour que le voyageur qui arrive puisse trouver un job. Tout. Mais uniquement dans l’agriculture. Il existe même un service téléphonique gratuit, qui en fonction du lieu où vous êtes vous indique quelle ferme embauche et quel type de boulot elle fournit. Avant de les contacter, nous décidons de nous rendre dans un bureau du centre ville entièrement dédié aux voyageurs. Nous pénétrons dans une salle pleine à craquer. Plusieurs personnes officient dans ce bureau : un s’occupe de vous renseigner sur les jobs, un autre sur les moyens de transport et fait l’intermédiaire avec les loueurs de véhicules, un autres vantes les attraits touristiques des régions dans lesquelles vous êtres susceptibles de travailler. Je vous le dis : tout. Tout est bien cloisonné. Aucun besoin n’est oublié. Bien que le chemin balisé semble le plus sûr, nous nous dirigeons vers un tableau de petites annonces. Trois rubriques le composent. Une pour les véhicules à vendre, une pour les annonces d’emploi et une autre pour les recherches d’appartements et de colocations. Mon œil dévie sur les véhicules avant de me concentrer sur les jobs que Laure a déjà partiellement consultés. Une annonce retient notre attention. Il s’agit d’un job dans une Flower Farm. Le job consiste à faire la récolte de fleurs. Il est précisé qu’il y a une possibilité de logement gratuite sur place et que toutes les commodités pour faire la cuisine sont disponibles. Nous regardons vite fait les autres annonces pour ne retenir finalement que celle-ci.
De retour à l’hôtel, nous nous empressons d’appeler le manager de la ferme qui nous donne rendez-vous dès le lendemain à la gare de Wyee pour nous amener sur le lieu de travail. Nous sommes heureux. En effet rien de plus facile que de trouver du travail en Australie comme nous l’avait dit Mathieu. Nous partageons notre joie avec deux français, deux cousin et cousine, Christel et Pascal avec qui nous avions partagé une partie de notre soirée la veille. Christel a du mal à trouver du travail car elle souhaite restée sur Sydney pour l’instant. Son cousin, lui travaille au noir dans le bâtiment, il aide un artisan à retaper une maison. Nous leur décrivons le boulot qui nous attend. A l’énoncé du job, tout deux nous demandent de les rappeler afin de nous rejoindre le cas échéant si Christel ne trouve toujours pas de boulot.
Une fois à l’hôtel, nous informons Tony que nous quittons l’hôtel dès le lendemain et que nous rappellerons pour donner l’adresse de la ferme si il y a du travail et si tout se passe bien.
Nous ne sommes pas vraiment tristes de quitter le V Backpacker car après plusieurs rencontres, nous nous sommes aperçus que c’était l’ un des plus chers et des plus sales de la rue. Quand on veut se débarrasser de son chien on dit qu’il a la rage. Un orage éclate bientôt, trop de lourdeur dans l’air. Le déluge tropical qui s’abat sur nous nous entraîne vers l’intérieur. Nous partageons un thé avec d’autres résidents dont un belge, Alexis, venu ici pour apprendre l’anglais et accessoirement travailler. Travail du reste qu’il n’a toujours pas trouvé car il ne sait toujours pas quel type de travail lui conviendrait. Il traîne une certaine nonchalance. Son accent et sa grande taille y sont pour beaucoup. Nous échangeons nos numéros de mobile et nos adresses email, et nous promettons de nous tenir au courant.
Habituellement ce genre de promesses tombe vite aux oubliettes.

Nous nous réveillons cette fois-ci plus tôt, bien décidés à prendre un véritable petit déjeuner. Il y a foule dans la salle commune. Beaucoup ont attendu dans la rue sans qu’un employeur les prennent. Une journée où beaucoup vont devoir se serrer la ceinture jusqu’au lendemain pour ne pas entamer de manière irrémédiable leurs économies. Nous finissons de nous préparer et saluons tout le monde avant de nous diriger vers le métro. Nous passons devant la file des vans garés de-ci de-là et envisageons de revenir plein d’argent et de s’acheter un véhicule pour parcourir l’Australie.
Nous sommes quelque peu en avance sur l’horaire et prenons le temps de réfléchir aux derniers évènements. Nous sommes surpris de la vitesse à laquelle vont les choses entre notre arrivée, la mise en place administrative de notre situation et l’obtention d’un travail. Nous digérons les choses doucement quand notre train arrive en gare. Pas vraiment le temps de digérer que nous sommes déjà installés dans notre wagon. Je regarde perplexe nos sacs à dos. Deux bons et gros sacs à dos. Assez chers qui plus est. Je me dis que nous avons fait une bêtise le jour où nous les avons acheté et que de simples valises avec roulettes auraient tout aussi bien pu faire l’affaire. Trois quart d’heure de trajet ont suffit au train pour nous déposer à Wyee. Nous n’avons pas véritablement profité du paysage tant nous étions plongés dans nos interrogations. Nous voilà donc arrivés.
Nous patientons un petit quart d’heure quand un 4X4 arrive et nous fait signe de grimper. Il n’y a aucun doute qu’il est là pour nous car nous sommes les seules personnes sur le quai. Apres de rapides présentations, le manager nous fait une rapide visite de la ville en nous indiquant la superette, la laverie ainsi que le bureau de poste. Un dynamisme effréné émane de cette bourgade. Ca sent l’ennui et le suicide. Enfin, nous sommes ici pour travailler, le temps du tourisme viendra plus tard. Notre chauffeur nous explique brièvement en quoi consistera le travail alors que nous roulons depuis plus d’un quart d’heure à travers chemins et pistes de terre dans une petite forêt d’eucalyptus. Finalement nous débouchons sur un espace grand ouvert où se trouve en face de nous des baraques de chantier en tôle, sur notre gauche un bâtiment abritant le réfectoire avec les frigos et au-delà de ce bâtiment un enfilade de serres immenses. Le manager nous indique que nous dormirons dans les baraquements en face de nous. Il nous invite à descendre et à faire le tour du propriétaire pendant qu’il se rend sous une serre pour finir sa journée de travail.
Il doit bien faire trente cinq degrés, l’herbe est sèche. Nous nous approchons des baraquements afin de voir où nous allons dormir. Lorsque j’ouvre le premier, une bouffée de chaleur nous saute au visage. L’air à l’intérieur y est irrespirable. Les baraquements sont en plein cagnard. Il y a de la terre sèche un peu partout et beaucoup de poussière. De plus, en guise de sommier, il n’y a que des cagettes en plastique renversées et mises côte à côte. Nous pensons dans un premier temps que nous avons ouvert une porte par erreur et constatons amèrement que tous les autres baraquements sont ainsi dotés. Mais ne voulant pas faire les chochottes, nous décidons qu’un bon coup de balayage suffira.
Nous nous dirigeons ensuite vers le réfectoire qui en fait est une pièce ouverte sur l’extérieur, un grand hall dans lequel nous sommes censés stocker notre nourriture et préparer nos repas. Sur les tables envahies de vaisselles traînent des morceaux de viande. Nous inspectons les frigos qui semble-t-il ne servent que d’étagère à rangement tant nous soupçonnons qu’ils fonctionnent. Il en émane une odeur putride. Nous nous tournons l’un vers l’autre cherchant de le regard de l’autre une raison pour rester.
Nous souhaitons quand même voir l’intérieur des serres, car après tout, le travail est peut-être intéressant. Nous restons optimistes. Nous nous enfonçons dans une serre pour voir courbées, une dizaine de femmes effectuant le même geste répétitif sans jamais se relever. Nous essayons de les interroger sur leur travail, mais aucunes d’entre elles ne parlent l’anglais. Nous comprenons qu’elles viennent d’Indonésie. En sortant de la serre nous admettons que seuls des asiatiques sont assez courageux et vaillant pour accepter de telles conditions. Après cette visite des serres nous décidons que nous ne resterons pas ici et décidons de retourner à Sydney illico presto sans oublier de prévenir le manager. Je l’appelle sur son portable et lui explique que toutes les conditions n’étaient pas réunies pour nous. Loin d’être étonné, il nous souhaite bon retour et nous dit qu’il n’a pas le temps de nous raccompagner jusqu’à la gare et que nous devrons faire le chemin à pieds.
Nous entamons le chemin du retour sur la piste, cahin-caha, tout en maudissant notre enthousiasme de la veille. Nous sommes toutefois satisfait d’une chose, c’est de l’achat prohibitif de nos sacs à dos. Une valise à roulettes n’aurait pas tenu le coup. Il nous faudra presque une heure à pieds sous le soleil pour regagner la gare. Nous prenons un ticket retour et patientons. Pendant ce temps, j’en profite pour appeler Tony à l’hôtel et lui dire que le boulot est un mauvais plan. Il nous informe que de son côté il était désolé pour nous et qu’il avait déjà reloué la chambre dans la matinée. Un moindre mal puisque nous souhaitions changer d’hôtel. Mais nous ne savons pas encore si nous allons trouver une chambre de libre sur Kings Cross.
Malgré tout, nous repassons par le V Backpacker histoire de retrouver des visages connus. Après lui avoir raconté nos déboires, Christel nous indique un hôtel un peu plus haut dans la rue, le « Travellers Rest » où les chambres seraient moins chères et mieux entretenues. Elle tient cela de connaissances qu’elle s’est faites et pense y emménager elle aussi prochainement, ne supportant plus les personnes avec qui elle partage la chambre. Surtout que Pascal s’est fait voler tout l’argent qu’il avait dans son portefeuille. Evènement qui se répètera sur la personne d’Alexis. Le temps de la bonne humeur et de la convivialité étant terminé. Pas tout à fait peut-être.
En effet, Tony, qui est là derrière son comptoir, se prend de pitié pour moi et me donne le numéro d’un type qui cherche à embaucher pour faire des déménagements au noir. Il me dit que normalement il devrait communiquer le numéro du gars aux personnes vivant dans son hôtel mais me le donne quand même. Immédiatement j’appelle le gars indiqué sur la carte, Jim, qui me propose de me récupérer dès le lendemain matin devant le V Backpacker à 7h00 du matin. Les affaires reprennent. Laure se demande ce qu’elle va bien pouvoir faire pendant mon absence.
Nous nous séparons de Tony et nous dirigeons vers le Travelers Rest qui sera notre dernier domicile à Sydney. Nous obtenons une chambre avec deux lits superposés pour un coût moindre. La perspective de ramener de l’argent demain soir nous soulage. On fait rapidement connaissance avec les résidents de l’hôtel. J’accroche pas mal avec un suisse, Cédric, qui n’a qu’une obsession, boire une mauresque. Il est en Australie avec le même type de visa que nous mais n’a aucune intention de travailler et dépense son argent en tourisme et activités diverses. Un coup il part sur la grande barrière de corail pour un stage de plongée, une autre fois pour un stage de parachutisme dans les blue mountains. Mais depuis deux mois, il cherche du sirop d’orgeat. Il a réussit, non sans mal, à trouver du pastis à Brisbane, dans le Queensland, qu’il stocke dans une bouteille en plastique, car il est interdit dans notre hôtel de consommer de l’alcool. Il m’assure que ce n’est qu’une question de temps pour lui de trouver le sirop. Il est sur Sydney depuis deux jours et a déjà des adresses où il pense trouver son bonheur. Cédric se ballade avec sa petite amie japonaise Ayako qu’il a rencontré dans une discothèque de Brisbane. Comme lui, elle n’a pas besoin de travailler. Elle le suit partout et est d’accord avec tout. Pas contrariante pour un sou, très effacée. Elle contraste avec une autre nippone qui vit ici, Noko. Elle voyage avec son ami Tomoyuki. Il nous arrive de discuter ensemble, de temps en temps, sans approfondir les sujets. Il n’y a bien qu’avec Cédric que j’arrive à refaire le monde. Nous devenons ensemble les spécialistes des vouchers, ces petits bons qui vous promettent pour l’achat d’une bière une deuxième gratuite ; une cuite à moitié prix. A dolla’is a dolla’. Nous faisons aussi la connaissance de deux amies hollandaises qui font le tour du monde ensemble. Elles ont le même visa que nous, mais ne veulent travailler que pour renflouer les caisses. Karina et Charlotte sont proches de finir leur voyage et souhaitent profiter au maximum de l’Australie. Voilà en gros notre petit monde au Travelers Rest.

Je suis devant le V Backpacker est attend mon futur patron. Un gars, cheveux blancs, la cinquantaine, s’arrête avec son pick-up et m’interpelle. C’est Jim. Un grec de la deuxième génération. Mais il a un tel accent qu’il semble débarquer à l’instant de l’avion. Il m’explique que le déménagement que nous allons faire est à deux pas d’ici et que demain je devrai prendre le métro pour me rendre de l’autre côté de la ville. Le travail est en continu, avec juste une pause clope. On charge le camion pour ensuite faire une demi-heure de trajet jusqu’au nouveau domicile et enfin décharger. Cette première journée m’aura pris six heures de mon temps pour être payé 100 A$. Plus de 16 A$ de l’heure. A la Flower Farm on nous proposait 13 A$ brut. Autant dire que je suis rentré à l’hôtel très satisfait, quoiqu’ un peu cassé. Avec l’assurance de retravailler le lendemain. Laure, pendant ce temps là, a décroché un boulot pour le lendemain dans un centre de lavage de voiture à la main. Elle va travailler dans le quartier de Redfern, situé un peu au Nord. Ce quartier est connu pour avoir vu éclore Victor Briggs le champion de boxe aborigène. Comme j’ai fini ma journée assez tôt, Laure et moi allons se faire une petite ballade. A propos d’aborigènes, pour être tout à fait honnête, nous n’en avons pas vu un seul depuis notre arrivée. Il nous faudra attendre plus d’une semaine pour voir un aborigène, ivre et faisant la manche à la terrasse du café où nous serons. Le sort des aborigènes et l’image qu’ils véhiculent dans le subconscient des australiens est désastreux. Un peuple se meurt aux antipodes dans l’indifférence générale. Nous croiserons sur le port des aborigènes jouant du didgeridoo. Cela permet aux touristes d’avoir à bon compte un cliché des natifs. Peu de touristes seront confrontés à ces peuples tant ils sont timides et méfiants envers nous. L’Australie est un pays encore trop neuf. L’esprit pionnier est encore vivace. Le destin des aborigènes ressemble à celui des indiens d’Amérique. Même si je ne suis pas un historien, le parallèle est vite vu. Colonisation, esclavagisme, transmission des maladies, religion imposée, humiliation, alcoolisme ; autant de fléaus et j’en oublie les trois quarts. Pas de quoi être fier. Je fais profil bas. Cette situation me créera un malaise chaque fois que je voudrais prendre une photo. Conscients de leur image, certains se laisseront photographier contre de l’argent et d’autres refuseront catégoriquement. Je serai partager entre demander et faire une photo volée pour tout simplement abandonner cette idée. Je me sens désemparer comme le touriste en pays arabes qui ne rapportera aucun cliché de femmes. Un interdit subsiste. Une gène. Il me semble bon d’évoquer cela, car les aborigènes et leurs cultures seront absent de ce récit. Je ne vais pas inventer des histoires, d’autres le font mieux que moi. Mes seuls mots partagés avec des aborigènes seront dans l’état de l’ouest et nous le verrons plus tard, ils ne sont pas transcendants. Un reste de culpabilité m’habite. J’ai beau savoir que je n’y suis pour rien dans cette situation, ni même mes ancêtres ; je me sens toutefois redevable et ne reste pas insensible à leur situation. Pour avoir lu plusieurs documents concernant les aborigènes, je ne pense pas que nous puissions un jour réellement les comprendre. Leur conception des choses est tellement éloignée de la notre. Nulle part ailleurs dans le monde sont réunis autant de déterminants singuliers ; la faune, la flore et les aborigènes sont uniques. Je fais des raccourcis faciles mais ne peux m’empêcher. Lorsque que je pense à l’Australie je ne peux m’empêcher de penser à l’Afrique du Sud. On nous a bassiné avec des phrases toutes faites, des niaiseries de jounaleux. La plus drôle est peut-être la reprise incessante de l’expression Nation Arc-en-Ciel. Qui peut avoir foi en de telles inepties ? Les peuples, enfin main dans la main, qui regardent le futur avec sérénité et fraternité. Quelle blague ! Comme ici, toutes les couleurs de l’humanité sont rassemblées. Et comme dans l’arc-en-ciel aucune couleur ne se mélange à une autre, bien distinctes les unes des autres. Très peu de couples mixtes. Et lorsque nous en croisons un, tous les regards se posent sur eux avec mépris et incompréhension. Les notions de racisme diffèrent d’un pays à l’autre. Ce que l’on se permet de dire quelque part et politiquement incorrect ailleurs. Ici, les australiens n’utiliseront jamais le mot nègre ou paki mais vous diront que les aborigènes sont sous développés intellectuellement et non intégrables à la société moderne. Pour y faire quoi au juste ? Prendre un crédit pour acheter des terres qui appartenaient autrefois à leur peuple. Je me marre. Mais qui je suis pour juger. Avec ma mentalité de jouisseur et de profiteur. Si j’étais né un siècle plus tôt j’aurais trouvé ça normal et aurais certainement participé à l’exploitation des aborigènes. Mais voilà, ce n’est pas le cas. Autres mœurs, autre époque. Le pire dans tout ça, c’est qu’il ne sert à rien d’essayer de convaincre qui que ce soit de votre point de vue, de votre notion de l’humanité tant nous sommes imprégnés par nos origines et cultures respectives. J’arrête là mes tergiversations. Elles n’apportent rien au récit qui nous concerne. Niaiseries de supermarché. Je suis blanc, de sexe masculin, européen de l’ouest et en bonne santé de surcroît. Je ferais mieux de taire.

La semaine suit son cours, jusqu’à ce qu’un piano ait raison de mon dos le vendredi. Je décide d’arrêter mon job et compromets ainsi ma nouvelle carrière de déménageur. Laure continue de travailler au même endroit assurant l’essentiel de nos revenus. Cela me laisse donc du temps pour lever le coude avec Cédric. Il a enfin trouvé le sirop d’orgeat en fin de semaine et nous félicitons de notre art de vivre. Les après-midi sont moins longues avec une mauresque et une partie de cartes. D’ailleurs, c’est lors d’une de nos partie de cartes que je réalise pourquoi, pour la première fois de ma vie j’ai des champignons aux pieds. Alors que je trinquais à l’amitié Helvéto-Gauloise, je jette un œil sur Ralph (je l’appelle Ralph car il a l’air assez con pour s’appeler comme ça) l’employé chargé du nettoyage de l’hôtel. Je le vois rentrer dans la douche et asperger alentours du produit dans le bac de douche notamment. Il est pieds nus dans le bac et rince sommairement son produit au jet. Cela ne m’aurait pas fait penser aux bolets que j’ai au pieds si le nommé Ralph ne s’amusait pas à bourrer les poubelles avec ses pieds nus. Tout s’explique. Grâce à Karina, j’apprendrai que les tongs sont les meilleures amies du backpacker. Toutefois, il m’en faut plus pour me couper la soif. Je culpabilise un peu. Pas énormément. Mais un peu quand même. Cela dit, ce n’est pas avec le salaire que j’avais et celui de Laure que nous pouvons envisager de bouger de Sydney. Nous étouffons. Malgré sa beauté, Sydney ne nous apporte rien d’un point de vue émotionnel. Mais comment sortir de cette ville sans argent ? Louer un véhicule est trop cher pour notre budget. J’ai beau me creuser la tête, je ne trouve pas de solution. Je regarde quasi quotidiennement les panneaux d’affichage à l’entrée des hôtels en quête de personnes voulant partager les frais d’essence pour voyager à moindre frais. Mais rien. Rien d’intéressant. Je récupère un TNT, un journal gratuit, et le feuillette quand je tombe sur un article parlant de relocation. Je ne sais pas comment traduire le terme en français mais cela consiste à ramener un véhicule à son propriétaire. En effet, lors d’un déménagement, la voiture peut être difficile à gérer. Les distances d’une ville à une autre sont tellement grandes que les propriétaires prêtent volontiers leur véhicule à quiconque est susceptible de leur ramener. Bien qu’excité par cette perspective, rien ne me dit que je vais trouver une voiture et encore moins que la destination finale nous conviendra. Je dois d’abord en parler à Laure qui trouve finalement l’idée excellente et met une condition : que le secteur où nous devons rapatrier la voiture soit porteuse d’emploi.
Dès le lendemain, je me mets en quête d’une voiture à relocaliser. J’interroge toutes les sociétés de location de voitures. Mais aucunes d’entre elles n’a de tels besoins. Je vais à l’épicerie, au coin de la rue, faire quelques achats et tombe sur une affiche où il y est écrit ceci : « Qui peux me ramener ma voiture à Adélaïde – téléphonez à David. » De suite j’appelle, et convient d’un rendez-vous pour le lendemain chez un caviste de Sydney qui garde son véhicule. A son retour je saute sur Laure et lui annonce la bonne nouvelle. Karina et Charlotte nous indiquent les choses à ne pas rater sur la route, notamment la Great Ocean Road et ses kangourous sur le terrain de golf d’ Anglesea. Cédric et sa copine Ayako nous préparent un dîner pour fêter notre futur départ. Le Up a repris le dessus sur le Down.

Ce samedi, comme Laure ne travaille pas, nous nous rendons chez le caviste récupérer l’auto. Celui-ci nous demande une caution de 1000 A$ que nous récupèrerons une fois la voiture livrée. Après avoir pris livraison de la voiture, nous nous quittons et rejoignons notre hôtel avec la voiture une Toyota Camry break. Nous rappelons le propriétaire afin de négocier les délais de livraison. Il souhaite récupérer sa voiture sous 48 heures et négocions le double arguant que cela est la première fois que nous allons conduire une voiture avec le volant à droite et que nous ne connaissons pas la route. Nous avons 2000 km à parcourir dans un pays que nous ne connaissons pas. Nous avons hâte de voir la faune sauvage australienne et de sortir de la ville. Tout le monde s’accorde à considérer Sydney comme la plus belle ville du monde. Ses habitants en premier. Mais Sydney reste à nos yeux une simple ville, chère de surcroît. Nous partons sans regrets, si ce n’est celui de laisser des amis. Ce soir nous allons discuter très tard avant notre départ prévu pour le lendemain matin. Ralph, l’intellectuel de l’hôtel, se tape la tête comme un fou car nous parlons trop fort dans la cour intérieure de l’hôtel Passé dix heure, c’est le couvre-feux. Il nous fout littéralement dehors. Nous en rions lorsqu’il sort à notre rencontre. Il pleure. Il nous explique qu’il a peur de perdre son emploi. Il ne réalise pas que la moitié de l’hôtel est devant lui et rien n’y fait lorsque nous lui assurons qu’il ne perdra pas son job et que nous allons nous calmer. Il tourne les talons, feignant d’être furieux après nous. Eclats de rire général. Même si nous avons pitié de lui tout au fond de nous. Nous nous promettons de nous écrire et de garder le contact et rejoignons nos pénates.
Soudain, je suis tiré de ma rêverie trempé de sueur. J’ai quitté mon lit pour aller fumer une clope dans la cour. Il y a tout autour, dans les cimes des arbres des oiseaux qui caquètent. Je mets un petit moment à reconnaître des cacatoès. Ils sentent l’orage. Moi aussi d’ailleurs, je frissonne et peste de ne pas retrouver immédiatement le sommeil. Je suis travaillé par notre situation. Je réalise bien que nous sommes condamnés à des boulots ingrats avec notre visa. Nous avons croisé tant de voyageurs comme nous. Tous ceux qui repartent vers l’Europe ont les mêmes expériences de boulot. A quoi ça rime ?
Demain la route. Pendant au moins quatre jours, je l’espère, je n’aurais pas à me poser de question sur quel sens donner à ce voyage. Lorsque l’orage m’atteint, je me précipite vers la chambre bien décidé à dormir pour être frais au réveil. Surtout ne plus penser.
L’orage a tout lavé.





De Sydney à Adélaïde
Décembre 2004

La route, enfin. Sortir de la ville avant que sa langueur et sa volupté ne nous emprisonnent. Beaucoup de voyageurs n’auront connu que Sydney durant leur séjour en Australie. Nous fuyons Sydney comme nous avons fui Edinburgh, la France. Trop de monde. Trop d’attaches s’y étaient créées. On sort de la ville comme l’on sort d’un parc d’attractions. Nous savons que la route jusqu’à Adélaïde est longue, plus de 2000 km, et ennuyeuse au dire de backpackers l’ayant déjà entreprise. Nous jetons un coup d’œil à la carte et prenons l’option de passer par l’intérieur des terres, direction Albury-Wodonga via Canberra. Nous espérons faire cinq cents kilomètres par jour pour tenir notre engagement et récupérer notre caution.
La route file devant nous. Nous nous parlons peu. Peut-être par peur de nous dévoiler. On dit souvent que dans un couple il y en a toujours un qui aime plus que l’autre. Dans notre cas, il y a en un qui rêve plus que l’autre et entraîne l’autre je ne sais où. Je suis le rêveur.
Par la vitre, des champs, brûlés, séchés. Les récoltes ont dû être faites il y a peu. Aucunes terres labourées à l’horizon. En guise de platanes, nous avons les eucalyptus. On cherche du regard à voir un koala dans les arbres, un kangourou dans la plaine. En fait de vie sauvage, ce sont encore et toujours les cacatoès qui nous accompagnent. Nous nous sommes déjà habitués à leur présence comme le ferait un australien avec les pigeons à Paris.
Après quelques deux cents kilomètres, une masse sur le bord de la route arrête nos regards. Un kangourou. D’ici, on dirait qu’il fait du stop allongé sur le côté. Non, non. Même si nous marchons la tête en bas par rapport à l’Europe, les animaux ici ne sont pas à ce point extravagants. Nous arrivons à sa hauteur et constatons qu’il est tout ce qu’il y a de plus mort. Vu l’odeur, cela fait un bon moment qu’il est là. Par la suite, nous le constaterons, il est plus facile de trouver un kangourou mort que vivant. Pour les koalas, itou. Les opossums, idem. Les aborigènes. Non, pas encore. Mais ça viendra. Aussi sûrement que l’idée dans l’opinion publique australienne le fait de considérer les dingos, les kangourous comme des nuisibles à l’élevage et à l’agriculture du pays. Ce pays ne mise pas sur ses propres richesses et tant à reproduire ce qu’il y a en Europe. J’espère que nous ne trouverons jamais de vie sur Mars ou sur une autre planète ; nous serions obligés de l’anéantir et de nous en repentir plus tard.
Nous arrivons après plus de six cents kilomètres à Benella, au-delà de notre objectif initial, pour installer notre tente. Nous faisons un rapide tour en ville pour nous restaurer dans un KFC et téléphoner en France.
J’attends dans l’auto depuis un quart d’heure que Laure ait terminé et constate qu’elle pleure. Je m’approche d’un pas hésitant. J’ai peur d’apprendre une mauvaise nouvelle. Effectivement sa grand-mère est au plus mal. Son grand-père était à l’hôpital lorsque nous étions en Ecosse et avait attendu le retour de Laure pour se laisser partir quelques jours plus tard. le même scénario semble se reproduire. Nous allons rentrer dans l’été ici, et l’hiver risque de faire son œuvre là-bas. Laure raccroche et je me veux rassurant. Je l’entendrai renifler toute la nuit sans trouver les mots. D’ailleurs y-a-t-il des mots ?

Ce matin, nous commençons à éprouver le vide. Le vide dans nos esprits, le vide de ce pays. Laure reste abattue des nouvelles de la veille. Un paysage de collines s’ouvre sous nos yeux avec de-ci de-là des vergers qui commencent à se densifier au fur et à mesure que nous nous approchons de Melbourne. Nous ne nous arrêtons pas. Pas le temps et pas l’envie. Nous savions en prenant la voiture que nous ne ferions pas de tourisme. Toutefois, suite au conseil de Charlotte et Karina, nous prenons la direction de la Great Ocean Road. Elle démarre plus ou moins à Geelong, connut pour être le berceau des plus grandes marques de surf australiennes. Nous laissons la ville assez rapidement car nous voulons nous arrêter manger à Anglesea voir les kangourous sur le terrain de golf.
Nous ne mettons pas longtemps à trouver le terrain de golf, tant il y a de vans garés autour et de backpackers en train d’immortaliser les scènes cocasses dont ces marsupiaux nous régalent. Tantôt allongés sur le green, tantôt recevant sur le dos une balle et la déviant de son but. Tantôt entre le golfeur et le trou. Partout. Il y en a partout. Certainement que le plaisir du golfeur réside dans le fait de pouvoir dire qu’il a joué sur un parcours avec des kangourous. Nous laissons nos premiers kangourous vivants à leurs parties et reprenons la route.
C’est une toute autre route qui nous attend. A partir de maintenant nous allons être au plus près de l’océan. Magnifique itinéraire. Pour le passager en tout cas car la route est excessivement sinueuse.
La nuit a mis du temps à tomber. Nous sommes sous le charme du couché de soleil sur les douze apôtres et recherchons maintenant un endroit où dormir. Ne trouvant rien, nous nous garons sur un parking en bord de falaise, face à l’océan, à quelques encablures de Port Campbell. On s’installe à l’arrière de la voiture en espérant trouver le sommeil assez rapidement. Il nous est impossible de calfeutrer les vitres et espérons ne pas être dérangés. Nous sommes un peu péteux. Heureusement, la fatigue a raison de nous.

Le réveil est des plus doux et nauséabond. Le soleil taquine nous paupières tandis que nos haleines agressent nos narines. Un brin de toilette s’impose.
On se dirige vers Port Campell pour un petit déjeuner et faire le point sur la route à suivre. On nous conseille de remonter jusqu’à Mount Gambier et de bifurquer vers le nord jusqu’à Tintinara. Nous suivrons ce conseil.
Mal remis de la nuit passée, le dos en charpie, on décide de s’arrêter sur une plage quelques instants. On se regarde à savoir lequel de nous deux va oser se baigner. Nous observons quelques personnes sur la plage, aucune d’entre elles ne se baignent. Ne voulant pas leur demander la raison, nous faisons de même et goûtons la fraîcheur de l’eau uniquement avec nos pieds.
En psychorigide que je suis, j’indique à Laure que la route est encore longue et la presse à rejoindre la voiture. Nous quittons la Great Ocean Road et reprenons la route laissant derrière nous les océans maritimes et de verdures des prairies pour nous enfoncer petit à petit dans les plaines sèches.
Dire que la route est une épreuve est un euphémisme. Nous avons cessé d’être ébahis par le paysage depuis longtemps. La route précédent la Great Ocean Road nous revient en mémoire. Peut-être avons nous eu vingt virages à négocier depuis notre départ et toujours des eucalyptus sur le bord de la route. Nous avons goûté la veille à l’Australie carte postale et apprécions moyennement aujourd’hui l’Australie ennuyeuse, celle des paysages qui ne varient pas d’un iota sur des centaines de kilomètres.
Arrivés à Tintinara nous nous mettons en quête d’un camping, plus dans le but de pouvoir nous laver que de nous reposer puisqu’il est en bord de route fréquentée par des hordes de poids lourds.

Il ne nous reste plus que deux cents kilomètres à effectuer. Jusque là nous ne nous étions pas vraiment intéresser à Adélaïde et sa région. Laure profite de ces derniers kilomètres pour jeter un œil sur le guide. Elle cherche à voir où nous pourrions passer la nuit après la livraison de la voiture. Elle repère un camping en bordure de l’océan qui semble correct au point de vue budget.
Vers les treize heures, nous arrivons à Adélaïde et recherchons le camping avant d’appeler Dave. Nous longeons l’océan et quelque chose nous heurte sans trop savoir quoi.
On décide de s’arrêter, de voir sur le plan où nous sommes quand l’évidence nous saute aux yeux. Il n’y a personne sur la plage. Autant le dire de suite ; une plage sans Australien c’est comme un Turc sans moustache, un français sans une baguette sous le bras, une gambas grillée sans une sauce d’accompagnement, Laurel sans Hardy, Pépito sans Mi Corazon, ou un kangourou sans poche : ça n’existe pas.
Alors que nous cherchons où peut bien se trouver ce maudit camping se trouve, nous passons devant un kiosque à journaux et lisons les titres. Tous font la une sur le même événement : un homme s’est fait manger par un grand requin blanc. A une quinzaine de mètre de la plage où nous sommes. Cela faisait plus de vingt ans qu’un tel événement n’était arrivé à Adélaïde. Autant dire que nos rêves de bains de minuit tombent à l’eau, c’est le cas de le dire.
Un peu remués par cette nouvelle, nous décidons d’appeler le proprio de la Camry afin de nous débarrasser de ce qui devient être un poids mort en ville. En peu de temps, il nous indique le chemin le plus rapide et le plus simple pour atteindre le lieu de livraison. A Adélaïde, comme dans toutes les villes d’Australie, il n’est pas dur de se repérer. L’hypercentre se matérialise par des buildings d’affaires, et distribue de grandes avenues qui se coupent à angles droits par de plus petites avenues, ainsi de suite, ainsi de suite. Un véritable quadrillage.
Très vite nous arrivons au lieu de rendez-vous où nous reçoit Brian, un sexagénaire en charge, avec un ouvrier mexicain que l’on nommera Ouaneyar, de divers travaux de rénovation.
Autant que je vous explique pourquoi nous l’appelons Ouaneyar. Tout d’abord, il a un accent pire que le notre, et c’est peu dire, et nous n’avons jamais compris son nom. De plus, lorsque nous l’avons rencontré, nous lui avons demandé depuis combien de temps il était en Australie. Il nous a répondu « one year ». Mais avec son accent nous ne comprenions que ouaneyar. Nous avons bien mis cinq minutes à comprendre. Le plus amusant dans tout cela c’est qu’il était le seul à s’exciter car nous ne le comprenions pas. Il criait tant qu’il pouvait. Ouaneyar ! Ouaneyar ! En fait, il s’appelle Victor.
Voilà, ça c’est fait.
Dave, entre temps, arrive, et, en homme d’affaires qu’il est ne perd pas de temps. Il nous demande où nous comptons passer la nuit et ce que nous comptons faire à Adélaïde. Nous sommes assez vagues pour qu’il s’infiltre
dans la brèche. Il nous explique alors très vite qu’il vient d’en faire l’acquisition la maison où nous nous trouvons, qu’il souhaite la rénover pour louer des chambres à des étudiants japonais. Nous l’écoutons toujours sans trop savoir où il veut en venir. Il rajoute qu’il a décidé de prendre une année sabbatique avec sa femme pour faire le tour des Etats-Unis. Très bien, mais encore. Tout de go, il nous le demande : « Voulez-vous travailler pour moi ? Vous serez payer 10 A$ de l’heure, au noir, et pourrez dormir dans la maison jusqu’à la fin des travaux. »
Nous sommes surpris et demandons un petit temps de réflexion pendant lequel il donne ses dernières instructions aux ouvriers. Cinq minutes à peine se sont écoulées qu’il revient vers nous. Nous mesurons la chance que nous avons : un travail et pas de loyer à payer pendant ce temps. Nous acceptons le deal.
Ainsi commence notre installation à Adélaïde, au 130 Kensington Road, TOORAK GARDENS.















Adélaïde
Décembre 2004

Le boulot demandé est des plus simple. Un coup de peinture par ici, un meuble à monter par là, du nettoyage, du jardinage, et donner un coup de main à Brian pour le gros-œuvre.
Dave profite de notre présence pour nous faire déménager des meubles d’un appartement à un autre. A croire qu’il possède la moitié de la ville. Il nous apprend qu’il possédait encore il y a peu l’hôtel East Park Lodge ; une adresse incontournable sur Adélaïde pour les backpackers. C’était un bâtiment qui au siècle dernier appartenait à l’Armée du Salut et habritait des jeunes filles. Ironie de l’histoire, c’est cette même Armée du Salut qui le lui a racheté. Dave est un homme pressé. Pressé de faire de l’argent et de ne pas en perdre. Nous l’accompagnons voir une famille aborigène dans la banlieue avec qui il négocie des peintures pour les revendre à prix d’or en Europe et sur les marchés de l’art dans les pays du Golfe Persique. Je ne peux pas dire que le contact soit chaleureux avec les aborigènes. Ils vivent dans une maison qui ressemble plus à un taudis qu’à autre chose. Aucun sourire sur leurs visages. La négociation se fait en dix minutes et nous chargeons quatre toiles, une dizaine de didgeridoo peints et quelques articles artisanaux. Les poignées de mains sont formelles et manquent de conviction. Molles.
Nous essayons de savoir comment il compte nous payer au noir si il part à l’étranger et élucide la question en nous confiant qu’il a confié ses affaires à Debra. Nous devons faire sa connaissance dans la journée.
On remettra aussi plusieurs fois sur le tapis la question de notre caution. Mille dollars ! Merde, on a pas l’intention de s’asseoir dessus. Il nous assure que demain nous aurons notre argent.
Sur le chemin du retour de la villa, il nous propose de nous arrêter manger dans un fast-food. Nous acceptons l’invitation. Arrivés au drive, il passe commande pour nous. Nous avançons à la caisse et nous demande de payer notre part. Drôle d’invitation. Un peu plus et c’était à nous de lui payer son repas. Nous apprendrons plus tard, lors d’une vente de voiture faite avec des backpackers de son hôtel, il leur a proposé de fêter le deal dans un café et leur a laissé payer l’addition. Je vous le dis, un homme d’affaires. De petites affaires, mais des affaires tout de même. A dolla’ is a dolla’.
De retour à la maison nous prenons réellement connaissance de l’ampleur de la tâche. Longtemps habitée par une dame âgée, cette maison n’a pas été entretenue depuis des lustres. Dave nous passe en revue tout ce qu’il y a faire en présence de Brian.
Nous terminons l’inspection lorsque Debra arrive, un téléphone portable à l’oreille. Son travail : gérer des biens immobiliers. Elle ne possède aucun bien et n’en vend aucun. Elle gère tout simplement le patrimoine des autres. En l’occurrence, pendant son départ, elle gèrera toutes les affaires de Dave.
Dave ajoute que Ouaneyar doit quitter l’Australie pour régler des problèmes au Mexique et compte sur nous pour que les travaux avances vite. En réalité, Victor a un visa de travail permanent et est ouvrier spécialisé. Il lui coûte pas moins de trente dollars de l’heure et il lui est impossible de le payer au noir. Je vous le dis, pas con le Dave, pas con. Il nous demande de l’accompagner une dernière fois chez lui car il a des choses à nous faire faire. Mentalement, je calcule le temps que nous avons passé avec lui et compte bien le lui faire payer. Il nous demande de sortir quelques meubles et affaires et de les charger dans la voiture. Au mur de son salon nous tombons sur des photos pour le moins surprenantes. Sous verres, trois photos de spectacle de rue. Les protagonistes sont Shirley et Dino. Nous lui demandons comment cela se fait-il qu’il ait des photos de ces artistes qui explosent en France au même moment. Il nous explique qu’il est marié à une française et que sur une place de village en Bretagne il a aperçu ces saltimbanques et qu’il les avait trouvés très pittoresques. Tout ce chemin, jusqu’à Adélaïde pour s’entendre dire que Shirley et Dino sont pittoresques. Une pointe de nostalgie nous monte à la gorge. Bref, nous terminons ce pourquoi nous étions venus et rentrons.

Dès le matin, Debra, à la première heure, nous donne la liste des choses à faire. Elle nous apprend que Dave est déjà parti pour son voyage. Nous sommes étonnés. Nous lui faisons part qu’il nous doit l’argent de la caution. Nullement informée, elle nous assure s’en occuper. Laure et moi commençons à sérieusement nous inquiéter. Il nous faut lui faire confiance car c’est la moitié de nos économies qui est en stand-by. Sur ce, elle nous laisse à notre besogne et nous demande de noter les heures que nous effectuons.
A neuf heure du matin il fait déjà très chaud. Nous comprenons que l’essentiel de ce que l’on aura à faire se fera très tôt. Très bien, car nous souhaitons découvrir la ville.
Nos tâches accomplies pour la journée, nous contactons Debra pour lui dire que nous allons faire un tour en ville. Elle nous informe qu’elle a envoyé un email à Dave et attend une réponse pour le remboursement de la caution. Elle nous propose, pour sa part de nous payer chaque fin de semaine. Nous acceptons bon gré mal gré.
Nous descendons Kensington Road et remarquons qu’il n’y a aucun commerce. Nous sommes dans la partie huppée de la ville. A défaut de commerce, pas moins de trois cliniques contre le cancer de la peau sur notre chemin vers le centre. L’Australie Méridionale détient le triste record de cette maladie dans ce pays. Le trou de la couche d’ozone est stationné au-dessus d’une partie de cet état. Une statistique, lue dans un journal, nous informe qu’une personne sur quatre est ou sera concernée par cette maladie dans les vingt cinq ans à venir. Nous le sentons, le soleil ne chauffe pas, il brûle. Nous rasons les murs et cherchons la moindre parcelle d’ombre. Nous allons entrer dans l’été austral et les températures avoisinent déjà les quarante degrés.
Nous prenons le temps d’acheter le journal pour savoir où en est le monde. Le journal titre encore sur l’accident survenue deux jours plus tôt sur la plage. On nous raconte la vie en large et en travers du jeune homme bouffé par le requin. Les jours suivants, cette histoire prendra la tournure d’une épopée. Pour nous, son histoire ressemble aux aventures de Martine : Martine à la plage, Martine et ses amis, Martine nourrit les squales. Tous les jours, c’est un truc nouveau sur ce gars. Nous apprenons que c’était un amoureux de la mer et de la nature : il s’est fait croqué alors qu’il faisait du jet-ski. Il devait se marier : après avoir passé quinze jours en Thaïlande avec ses copains pour enterrer sa vie de garçon. Comme ça pendant plusieurs jours jusqu’à un événement majeur dont on ne prendra réellement conscience qu’une fois nos familles contactées, le tsunami. Du jour au lendemain, ce jeune homme n’était plus le centre d’intérêt des journaux. En couverture des journaux un simple titre : la vague tueuse. Notre anglais est à ce point déplorable que nous ne prêtons pas attention à cette information. Le récit des aventures précédentes nous portent à croire que les journaux ne fonctionnent qu’avec du sensationnalisme et décidons de ne plus les achetés. La presse, ainsi que des chaînes télés appartiendraient à Rupert Murdoch, le magna des médias, soutient inconditionnel du président américain G.W. Bush. Nous lui devons les propagandes anti-françaises les plus abjectes après le refus de notre Président de participer à la guerre en Irak (au moment où j’écris ces lignes, l’opinion internationale, américaine notamment, tend majoritairement à ne plus soutenir cette guerre).
Nous pensons regarder la télévision pour nous distraire, mais c’est sans compter sur les publicités. TF1 avec sa coupure pub en milieu de film passerait pour une chaîne d’état, une chaîne gauchiste. Deux exemples suffiront. Le premier est lors de la diffusion du dessin-animé les Simpson. Un épisode dure environs une vingtaine de minutes en France contre une heure en Australie, une dernière coupure pub avant les dix dernières secondes du dessin-animé et le générique. Le deuxième est lors de la diffusion du chef-d’œuvre de Kubrick, Shining. Le film débute à dix-neuf heure trente pour finir à minuit moins le quart. Une coupure pub toute les dix minutes et les informations en milieu de film encadrées par deux autres coupures pubs. Nous ne savons plus si nous regardons un film ou des pubs et avons même le sentiment que le film a été tronqué de certains passages pour ne pas finir le lendemain au petit matin.
Après tout, nous ne sommes pas ici pour regarder la télé. Et quel meilleur moyen pour inciter les gens à ouvrir un livre. Je m’en vais de ce pas lire le seul bouquin en français que j’ai pu récupérer au Travelers Rest : Qui a tué Daniel Pearl ? de B.H.L. (les backpackers ont de drôles de lecture, j’aurais espéré trouver Sur la Route ou bien les Chemins de Kathmandou pour rester dans le trip voyage au bout du monde).
Je ne veux pas passer pour un touriste mais pour un voyageur. Mais avec la plus grande volonté, je reste un con qui au lieu d’apprécier ce qu’il y a ici, je le compare à ce qu’il y a chez nous. Comme un baroudeur qui débarquerait dans un pays étranger et critiquerait le vin local et le comparerait à la pire piquette qu’il n’ait jamais bu. Je ne peux me défaire d’un avis, tout aussi personnel soit-il, qu’injustifié, sur tout et n’importe quoi. Du moment que je donne mon avis. C’est peut-être ça l’arrogance française.

Voilà quelques jours que nous travaillons dans la maison et avons pris nos marques dans le quartier. Debra, nous a tout réglé. Nous apprenons à faire connaissance avec Brian et apprécions sa compagnie. Loin d’être autoritaire, il nous indique ce que nous avons à faire et le cas échéant prend sur son temps pour s’assurer que nous avons tout compris. Malgré sa soixantaine d’années, nous sommes plus proche de lui que nous l’avons été des personnes jusqu’ ici rencontrées.
A l’approche de Noël, nous avons fini de repeindre tous les murs intérieurs de la maison. Une satisfaction car seuls quelques meubles manquent et des bricoles à réparer un peu partout mais rien de compliqué. Debra, qui vient de recevoir un email de Dave, nous informe que du 24 décembre au 2 janvier nous allons partager la maison avec un groupe de français. En effet, Dave avait déjà loué des chambres, bien avant que les travaux ne commencent, à une française qui avait travaillé pour lui, Marie. Nous nous accommodons de cette nouvelle, voyant là une opportunité de reparler en français et de nous distraire.

En fait d’un groupe de français, je dois plutôt parler d’une horde de Huns. En l’occurrence de Zapateros. A peine arrivés, c’est au son des klaxons qu’ils s’annoncent. Tous portent un sombrero sur la tête avec le sigle d’une marque de bière bon marché. On se présente en cinq minutes, et ils investissent la maison comme si ils l’avaient toujours connue. Nous sommes quelques peu surpris par leur attitudes. Nous avons pris le pli de ce quartier où vivent en majorité de retraités et réalisons que nous sommes devenus des réactionnaires, réagissant violemment à tout changement dans notre petite vie. En somme, en l’espace de quelques jours passées dans cette maison, nous nous conduisons comme des vieux cons réacs. Le cauchemar pour qui se croit plus jeune dans sa tête que dans ses artères. Bruyamment ils déchargent leur van et leur voiture de toutes leurs affaires. Ils veulent savoir où se trouve le frigo pour les bières avant même de prendre possession de leurs chambres.
Brian, à qui nous donnons un coup de main à l’extérieur, nous propose de passer le réveillon chez lui avec sa femme Irène. Il comprend que malgré l’arrivée des français, il nous est dur de passer les fêtes de fin d’année loin de nos famille. Nous acceptons avec joie son offre. Les français, quant à eux, ont déjà sorti les tables et les chaises au dehors de la maison et improvisent un barbecue dans le jardin. De visu, ils vont manquer de viande, mais pas de bières. Nous les laissons à leur soirée et empruntons la Falcon break que Dave a laissé sous notre surveillance avec la Toyota Camry pour suivre Brian jusqu’à son domicile.
Nous faisons connaissance avec sa femme Irène, délicieuse femme qui dans son attitude démontre toute l’énergie et la gentillesse qu’une femme de son âge puisse avoir. La conversation oscille entre le banal et le profond. Le banal c’est à table, pendant le repas. Le profond, c’est après le dessert. Les femmes à l’intérieur que nous laissons à leur conversation sur la décoration tandis que Brian m’invite dehors, sur la terrasse, à prendre un verre. Brian m’intéresse. Il m’intéresse à cause de ses questions qui dénotent de ce que peuvent penser les australiens des français. Il s’interroge sur notre relation au monde arabe, au racisme, à la guerre, à la religion, aux 35 heures, à tout en définitive. Il n’est dupe de rien car il lit la presse internationale sur internet. Mais des questions subsistent dans son esprit. Il sait que nous n’avons pas la même façon de voir les évènements. L’islamisme est sa plus grande interrogation. Il est vrai que l’Australie a pour voisin, et partenaire économique principal dans la région, la plus grande nation islamique au monde, l’Indonésie. Il va chercher un atlas et me le tend à la rubrique concernant la France. Il veut savoir, comme cela y est écrit à l’intérieur, si les langues officielles, sans distinctions, sont bien le français, l’arabe, le breton et l’occitan. Je souris et lui donne la vérité. Je rajoute que son atlas aurait tout aussi bien pu parler du basque qui est une langue plus vivace que l’occitan, avec une identité plus marquée. Nous en rions. Nous changeons alors de conversation pour parler sport. Lui m’explique sa passion pour le criquet qui l’emmène jusqu’à Sydney en avion. Je n’ose pas lui dire que dans nos dictionnaires, le criquet n’est pas un sport mais un jeu. J’évoque pour ma part uniquement un intérêt minime pour le football car je ne souhaite pas rentrer dans les détails. J’en profite toutefois pour avoir quelques explications sur le foot australien (footy), appelé aussi Australian Rules. Il m’affranchit bien volontiers. Vu de la France, je pensais que ce pays était fou de rugby. En fait, le sport national est le criquet. Même si les australiens se passionnent pour tous les sports. Le rugby est très populaires dans les états de l’Est, mais bien moins que le jeu à XIII. Aucun australien ne raterait une compétition de natation. D’ailleurs aucun australien ne raterait une quelconque compétition du moment qu’un australien y participe. Nous arrêtons là la conversation sur le sport sans qu’il me montre par la fenêtre, trônant sur le buffet de la cuisine face à nous, le coffret en bois qu’il a réalisé pour protéger une batte de criquet avec les signatures de tous les joueurs de l’équipe d’Adélaïde de 1987. Une référence en la matière. Je suis bien obligé de lui faire confiance. Je réalise que pour le monde entier, la France c’est aussi la pétanque. Je ne sais même pas si nous avons un champion et par conséquence son nom. Le jour où un joueur de pétanque fera de la publicité pour des rasoirs jetables et sera sponsorisé par l’équipementier aux trois bandes, peut-être connaîtrais-je son nom. Si en plus il roule des pelles à une starlette de sitcom et fait la couverture de la revue sociologique Voici, alors là c’est sûr, je connaîtrais son nom.
Deux, trois verres plus tard, l’un comme l’autre tournons autour du pot. Et toi, tu penses quoi de nous ? Il veut connaître les clichés véhiculés en France sur l’Australie. La France a une telle image négative dans ce pays qu’il n’espère même pas de compliments de ma part. La réputation de saleté de nos villes, notre arrogance et nos essaies nucléaires dans le Pacifique doivent m’habiller pour l’hiver. Un hiver extrêmement chaud pour la première fois de ma vie. Je ne me formalise pas. Malheureusement je comprends et accepte ses arguments. Avec un bémol sur l’arrogance. Je n’arrive pas à savoir si il parle d’une attitude purement physique ou une attitude générale vis à vis des étrangers. Je pense qu’il ne le sait pas lui-même. Je contient un relent de chauvinisme qui monte en moi et l’envie de lui dire qu’à trop lécher le cul des états-uniens, les australiens passent aussi pour des impérialistes. Evidemment, je n’en pipe pas un mot. Je me contente d’une remarque sur le fait que les aborigènes vivent dans des réserves savamment implantées dans les zones les moins propices à l’agriculture et que pour cela je ne comprends pas le terme d’arrogance dont il nous afflige. A son regard, il sait qu’il a titillé ma susceptibilité. C’est peut-être ça mon arrogance. Nous sommes sur une pente savonneuse. Nous ne parlerons donc pas de religion. La bière a enlevé quelque peu de ma lucidité et je ne tiens pas à m’emporter de la sorte pour des choses qui au fond m’indiffèrent. Je saurai maintenant que le primate qui sommeille en moi n’a besoin que de deux verres de vin rouge et quatre de bière.
Nous repartons sur une conversation plus calme. Il m’évoque sa passion pour le ball-trap qu’il tient de son enfance dans le bush où il avait l’habitude de chasser. Il me raconte ses journées passées à se baigner dans la Murray River qui maintenant est si polluée qu’il est fortement déconseillé d’y faire un plongeon. Il m’explique qu’il est inquiet pour son pays, son implication dans le conflit irakien. Que le prix de l’essence à la pompe ne cesse d’augmenter. Depuis que nous avons quitté Sydney, le super a presque prit vingt cents. L’économie de l’Australie dépend entièrement de la route. Dans ce pays si vaste, il est étonnant de voir aussi peu d’infrastructures ferroviaires. Il me parle de sa génération qui croit encore dans les valeurs du bush, des valeurs de labeur et de fraternité.
Moi, je ne crois en rien. A peine si je suis comme Saint-Thomas.
Il balaie du regard son jardin, son atelier de menuiserie tout au fond à droite, les statues et les vases de sa femme, la pelouse impeccablement coupée, ses deux récupérateurs d’eau de pluie grâce auxquels il boit tout les jours (une habitude du bush me dit-il) pour finir sur moi. « J’ai soixante ans. Je n’ai pas rêvé de cette vie là. Mais je suis quand même content. »
Le brouillard provoqué par l’alcool s’est dissipé pour faire place à la fatigue. Il semble content d’avoir discuté avec moi. Je le suis. Un instant je repense à sa jeunesse. Ses descriptions me rappellent les paysages et le folklore américain dépeint par Twain dans les aventures de Tom Sawyer et Huckleberry Finn. Peut-être que cette Australie existe encore.
Nous rejoignons les filles assises autour d’un café. Quelques amabilités plus tard nous nous installons dans la Falcon et rentrons.
Nous espérons dormir de tout notre saoul car demain nous attend une dure journée de travail. Nous avons oublié pendant quelques instants que nous ne sommes plus les seuls locataires de la villa. Le temps de garer la voiture dans l’allée, le tintamarre d’une chaîne stéréo nous rappelle à notre bon souvenir. Des cadavres de bouteilles jonchent le jardin et la terrasse ainsi que, semble-t-il, des français. Nous leur demandons de faire moins de bruit car nous souhaitons dormir et surtout à cause du voisinage. Je n’aime pas avoir à agir de la sorte. J’ai l’impression d’être un vieux con rabat-joie. Surtout qu’ils sont à un tel point imbibés qu’ils en deviennent sourds. Ils baissent dans un premier temps le volume pour le remonter presque aussitôt.
Malheureusement pour eux et heureusement pour nous, vers une heure du matin, une fille du groupe, qui dansait sur une table, a fait une chute et s’est tordue la cheville. La stupéfaction a arrêté net les festivités. Ils se sont vite organisés pour amener leur collègue dans un hôpital pour voir si elle ne s’était rien cassée. Chacun clame haut et fort qu’il est moins ivre que son ami et est le plus à même de prendre le volant. Une demi-heure s’écoule avant que leur test ne détermine le meilleur candidat. Test qui consiste à rester debout sur la jambe droite, le coude droit sur le genou gauche et le pouce droit sur le nez. Une variante de cette méthode avec la main gauche au-dessus de la tête en forme de crête d’Iroquois n’est pas retenue. Une demi-heure pendant laquelle la blessée n’a cessé de pleurer et de gémir. Joyeux Noël tout de même.
Enfin le calme.

Cela fait trois heures que nous travaillons quand les premiers français se réveillent. Des relents de mauvaises bières embaument toute la maison ainsi que le jardin. Ils s’excusent. Pour la forme surtout. Je ne décèle aucune sincérité. Ils se croient dans un hôtel backpacker et se servent allègrement sur nos courses pour faire leurs petits déjeuners. La moutarde me monte au nez et leur rappelle que la location de la villa n’inclut pas la nourriture. Une partie d’entre eux est vexée, et n’apprécie pas ma façon de leur adresser la parole alors que l’autre partie s’excuse. Cette fois-ci sincèrement.
Je retourne dans une des chambres où Brian et moi finissons de repeindre le plafond. Il me regarde, les sourcils levés vers le ciel, la bouche serrée et remue la tête de gauche à droite dans une moue désabusée. Je m’en tiens à un simple « French ». Nous sourions.
Debra arrive dans l’après-midi relever les compteurs : nos heures travaillées et le paiement de la location. Autant j’ai réagit sur l’instant avec eux de manière un peu désagréable, autant la réaction de Debra a fait sursauter toute la maisonnée. Alors qu’elle inspecte l’état d’avancement des travaux, elle constate des traces de mains noires sur les murs peints la semaine dernière. Des souvenirs de colonies de vacances me reviennent en mémoire lorsque enfant, avec d’autres gosses, nous avions fait une bêtise et que la monitrice nous rassemblaient pour nous engueuler. Une furie.
J’assure à Debra que je repasserai un coup de pinceau et que je ne facturerai rien à Dave. Laure et moi ne sommes pas responsables mais tenons à apaiser les esprits.
Dès le départ de Debra, je suis pris à partie par deux membres du groupe des français qui m’accuse d’avoir appeler Debra. Laure explique que nous n’y sommes pour rien quand le plus fanfaron du groupe prend notre défense avec le reste du groupe et explique aux deux énervés que nous nous sommes engagés à repeindre ce qu’ils avaient sali alors que rien ne nous y oblige. Comme dans une bonne série américaine, tout le monde s’excuse, tout le monde est sorry. La tension a disparue.

Quelques jours se sont écoulés et les choses suivent leur train-train habituel. Les français se partagent entre la plage de Glenelg, qui n’est plus désertée par les australiens, et les soirées barbecues.
Nous avons fait plus ample connaissance avec le groupe de français. Une moitié d’entre eux vient du même coin en France et l’autre moitié s’est greffé au groupe au fur et à mesure lors de boulots dans des vergers ou des vignobles. Ils partagent ensemble, on n’en doute pas, les mêmes préoccupations : avoir assez d’argent pour picoler et se marrer. L’alcool en Australie est deux à trois fois plus cher qu’en France. Je ne parle même pas de l’alcool d’importation qui lui est inabordable. Prendre une cuite c’est compromettre son budget sérieusement. De toute façon, comme ils nous le disent, dès le début de l’année prochaine, ils ont un plan pour un boulot dans un vignoble. Ils mangeront des Noodles Home Brand (un vrai plat de backpacker) et des toasts tartinés de Vegemite (une institution en Australie), le temps pour eux de renflouer les caisses.
L’actualité nous préoccupe. Le tsunami fait toujours la une des journaux et le nombre des morts ne cessent d’augmenter. Eux, comme nous, n’ont pas bien compris ce qui s’est passé. Nous décidons que dès ce soir nous appellerons en France pour en savoir un peu plus. En attendant, nous allons acheter le journal. En titre, plus de cent mille personnes disparues. Nous attendons d’être de retour à la maison pour lire les nouvelles avec les autres. Une fois arrivés, j’ouvre le journal et tombe sur un tableau. Ce tableau est un classement, celui des pays les plus généreux en dons en rapport de ses citoyens décédés lors de ce drame. On touche le fond. En tête du classement apparaît bien évidemment l’Australie, sinon il n’y aurait pas eu de tel classement. Je jette un œil malgré tout au classement de la France qui n’est qu’en vingtième position. J’ai un peu honte. Certainement que l’effet voulue était celui-là. La mauvaise foi me faire dire que la veille, au centre ville, j’ai mis un peu de monnaie dans l’ urne d’une association et que cet argent est comptabilisé comme australien alors qu’il vient d’un français. Du coup, je referme le canard et l’abandonne sur la table du jardin. Cet article a fini de m’énerver après la presse australienne et je décide que plus jamais je n’achèterai un journal dans ce pays.
Nous avons attendu qu’il soit à peu près neuf heure pour trouver une cabine téléphonique. Nous n’avons pas encore imprimé dans nos cerveaux comment marche le décalage horaire. Surtout qu’entre Sydney et Adélaïde il y a trente minutes de décalage horaire (décalage minutaire n’existe pas ?). D’après nos calculs nous devrions avoir nos familles sur les coups de midi. C’est moi qui appelle en premier car je fais vite en général. Je tombe sur ma mère qui s’inquiète pour nous et m’explique aussi clairement que possible ce qui s’est passé. Elle ajoute que les médias, comme après les évènements du World Trade Center, sont mobilisés uniquement sur cet événement qui occulte le reste de l’actualité. Je dois la rassurer car elle ne situe pas Adélaïde par rapport à la Thaïlande. Je m’en sors avec une pirouette. Je lui explique que c’était comme si le tsunami avait eu lieu en Sibérie à plus de trois mille kilomètres de Toulouse. J’abrège la conversation après avoir pris des nouvelles du reste de la famille car la nuit tombe ici et nous devons encore joindre la mère de Laure. Une idée bête me traverse l’esprit : est-ce que nous serions toujours en France si nos pères étaient en vie ? Quelle importance. De son côté, Laure n’a pas de meilleures nouvelles sur l’état de santé de sa grand-mère. Nous savons qu’il fait aussi froid en France qu’il fait chaud ici. Un temps de deuil.

On ne travaille plus depuis deux jours. Debra est trop occupée pour venir nous voir et Brian a pris des congés. Nous sommes au chômage technique et nous nous en félicitons, paraphrasant ainsi nos politiques lorsqu’un problème c’est résolu de lui-même. Le programme est vite organisé : repas à Chinatown, envoies d’emails, ballades et shopping. On se régale de l’architecture des abords du centre ville avec ces petits immeubles au style victorien qui nous rappellent les westerns de notre enfance. Adélaïde a tout d’une ville endormie sur un passé glorieux qui gère le temps. Mais Adélaïde c’est plus que ça. C’est le dernier passage ultra civilisé avant les étendues sauvages, au carrefour des routes qui mènent à Darwin tout au nord et à Perth tout à l’ouest. Jusqu’ici, en venant de l’est, vous pouviez bifurquer sur la droite ou la gauche sur des routes goudronnées, si il vous prenait l’envie de vous perdre ou de visiter le pays. Maintenant, il n’y a plus que deux alternatives : plein ouest ou plein nord. Adélaïde est le seul grand carrefour entre l’Australie rurale et l’Australie des affaires et de la politique. Adélaïde est entourée par les Hills et bordée par l’océan Pacifique Sud, qui, ici est si frais que son nom se confond parfois avec l’océan Antarctique. Pas d’autres solutions que de regarder les routes du nord, de l’ouest ou l’océan pour voir l’horizon infini. Adélaïde peut être la fin du voyage comme son début. Une ville de tous les possibles. Dommage qu’elle soit boudée par la majorité des backpackers.
Ce soir, c’est le réveillon du nouvel an, et le centre ville est fermé à toute circulation automobile. Une estrade est montée et les services de police commencent à se positionner tout autour du lieu des réjouissances. L’Australie, à cause de son soutient aux Etats-Unis, craint les attentats et redouble de vigilance. Comme tous les commerces ont fermés un peu plus tôt que d’habitude, on décide de retourner à la villa voir si nos colocataires souhaitent se joindre à nous pour la soirée. De leur côté, ils ont déjà tout prévu pour tenir un siège de trois jours, au cas où les bottleshops ne rouvriraient pas assez rapidement. On se donne rendez-vous un peu plus tard, l’année prochaine pour la suite des festivités.
Bob l’Eponge et une animatrice télé connue des australiens assurent le show. Les enfants sont aux anges. Après une heure de chansons, dès neuf heure, tout le monde se souhaite bonne année et un feu d’artifices est tiré. A neuf heure trente tout est presque terminé. Parents et enfants s’en vont, c’est l’heure de dormir.
Très rapidement, une autre scène se monte où prend place un groupe rock qui va accompagner le reste de la foule jusqu’à minuit. Deux réveillons en un, il fallait y penser. Pour ma part, j’en aurais souhaité un troisième avec un show lesbien sur les trois heure du matin, mais il semble qu’il n’y en ait pas de prévu au programme. Tant pis. Régulièrement la chanteuse du groupe nous invite à être généreux avec les volontaires du Lions Club qui circulent dans la foule pour faire des dons aux victimes du tsunami. Nos derniers dollars, moins l’argent du bus retour, y passeront.
Le concert se termine quand, traversant la foule, tel un prédicateur illuminé, un aborigène fend la foule et annonce qu’il a vu en rêve une vague s’abattre sur Adélaïde et que pour cela il invite tout le monde à le suivre et à se protéger sur le rocher de Uluru qu’il part rejoindre dès le lendemain. Nous le suivons du regard et après un grand tour, il retourne s’asseoir au pied d’une fontaine où se trouve déjà un petit groupe d’aborigènes. Il s’assoit parmi eux et porte à sa bouche un sachet en papier contenant une bouteille. Que penser ? En tout cas, la foule n’est pas plus émue que ça.
Plus tard, après le deuxième feu d’artifices, nous décidons de ne pas tarder et prenons le dernier bus. Sur le chemin retour, juste avant notre arrêt nous voyons sur la route des jeunes hommes, à poils, qui jouent aux toreros avec les rares véhicules qui circulent encore. Je me presse de raconter cela aux français qui ont déjà entamés sérieusement la soirée. Le temps pour nous de retourner voir l’animation sur l’avenue, une patrouille de police s’est arrêter au niveau des exhibitionnistes pour un contrôle. Peut-être pas un contrôle de papier tant je doute qu’ils en aient sur eux. Nous faisons rapidement demi-tour pour rejoindre les agapes.
Nous sommes initiés aux jeux les plus stupides qui consistent uniquement en une grosse absorption d’alcool suivie de tours sur soi-même. Le résultat est à chaque fois le même : tournis, chutes et rires hilares de l’assemblée. Après quelques verres, je me suis fait trois nouveaux meilleurs amis d’enfance.
Peu habitués à l’alcool, nous partons nous coucher avant tout le monde et espérons ainsi avoir un avantage sur le réveil des autres convives le lendemain matin. Nous avons réussit notre coup, et pour nous venger des jours précédents, nous empruntons un djembé et rentrons dans toutes les chambres au son du tam-tam. Nous sommes maudits mais n’arrivons tout de même pas à réveiller tout le monde. Le dernier endormi se voit martyriser par toute la troupe, punit de n’être pas encore réveillé. Nu comme un vers sur son lit, c’est la seule chose que sa copine a réussit à faire la veille, nous le badigeonnons de sauce ketchup et miettes de biscotte pour enfin le prendre en photo.
On finira le jour de l’an sur la plage de Glenelg, par quarante degrés à l’ombre, sans ombre. Avec des pensées pour nos familles restaient au froid et aucune pour les familles dévastaient par le tsunami. Il en va ainsi.

Les artistes nous quittent. J’échange mon B.H.L. contre une bande-dessinée. Le van s’éloigne en direction du centre ville tandis que l’autre voiture prend la direction opposée. Antoine, le conducteur de la voiture est parti seul de son côté. Il est en Australie dans le seul but de faire du parapente sur les plus beaux spots du pays. Je l’envie d’avoir un but bien précis et aussi poétique.
L’essentiel pour nous est de pouvoir reprendre le travail. Debra qui vient de passer et ne décolère pas de l’état dans lequel elle trouve la villa. Elle nous paie les travaux de peintures car elle estime que seul Dave est responsable d’avoir loué la maison à ces énergumènes. Nous devons tout nettoyer, et faire disparaître l’odeur de la bière tout autour de la maison. On ne peut pas compter sur une pluie providentielle pour tout nettoyer. Voilà déjà un mois et demi qu’aucune goûte n’est tombée sur la région. Debra nous demande de faire le moins de bruit possible avec le jet d’eau car les amendes, elles peuvent, pleuvent à cause des restrictions d’eau. Fais ce que je dis, pas ce que je fais. Nous avions déjà constaté que certains voisins se comporter comme des voleurs lorsque nous les surprenions en train d’arroser leurs jardins.
La colère passée, nous invitons Debra à prendre un café avec nous afin de faire plus amples connaissances. Debra a tout juste la quarantaine, deux grands enfants, un divorce et nouveau petit ami. Petit ami duquel elle parle comme d’un ex. Elle nous confie que le mâle australien peut être le plus merveilleux des amis, le plus vaillant des hommes mais est le pire des amants. Elle résume l’image du mâle australien en quatre mots : amis, bière, barbecue et sport. Les seuls véritables centres d’intérêt qu’elle leur connaît. J’en profite pour lui parler de mon frère qui a le même âge qu’elle et qui est très séduisant. Un peu loin, soit, mais très séduisant. Elle rit.
Elle nous propose, pour le week-end qui arrive, de faire une marche dans les Adelaide Hills. Activité à laquelle elle s’adonne quasi-quotidiennement pour décompresser. Nous acceptons bien volontiers heureux de casser la routine. Elle nous propose de nous récupérer samedi matin à six heure. Je fais la grimace et un coup de coude dans les côtes de la part de Laure me redonne le sourire.

Les journées se succèdent et le travail restant dans la maison diminue de jour en jour. Nous devons déjà penser à l’après-Adélaïde.
Nous laissons allumer la télé la majeure partie de la soirée. Ce bruit de fond meuble le silence de cette grande maison bien vide maintenant. Nous ne prêtons pas attention au programme. Nous sommes toutefois attirés par des images d’incendies violents qui touchent les Hills. Le feu est aux portes d’Adélaïde.
Debra nous explique que le feu était à un plus d’un kilomètre de chez elle et qu’elle pouvait sentir la chaleur du brasier. Nous savons qu’elle habite assez loin à l’extérieur de la ville et que le danger est loin de nous.
Elle nous raconte, comment, lorsqu’elle était plus jeune et vivait dans le bush avec son ex-mari, elle a perdu une amie chère à son cœur dans les flammes. Lors d’un effroyable incendie, le mari de son amie qui était en déplacement dans le Queensland reçoit un appel de sa femme qui lui fait le point sur la situation catastrophique à la ferme. Le feu menace maintenant les bâtiments et elle ne sait que faire. Le mari lui demande de s’échapper et lui demande si elle a pensée à récupérer les albums-photos de la famille. C’est la première chose que les gens du bush pensent à sauver. Elle lui répond que non et qu’elle s’en charge immédiatement avant de raccrocher. Ce n’est que le lendemain qu’il apprendra que sa femme est morte dans l’incendie de sa maison ainsi que leur bébé restait dans la voiture toute proche. Un drame presque banal aux dires de Debra.

Je jette un coup d’œil au journal que nous avions acheté avant le 31 et le feuillette machinalement. Je tombe sur un article où il est question d’un français, Jacques LURTON, qui possède un vignoble sur Kangaroo Island, dans lequel il produit un vin entièrement fait à la main. A la fin de cet article nous trouvons ce qui semble être une adresse email.
Comme les récoltes n’ont pas encore eu lieu, nous décidons de lui envoyer un email, en français, au cas où il aurait besoin de main-d’œuvre.
Debra a bien conscience que les travaux dans la maison sont bientôt terminés et que nous commençons à dépenser plus chaque jour que ce que nous gagnons. Elle redouble d’imagination pour nous faire travailler pour le compte de Dave et souvent avec son argent. Elle apprécie notre compagnie. Elle a très peu d’amis sur Adélaïde, essentiellement des relations du Rotary Club qu’elle dirige. Une majorité de retraités à vrai dire. Nous sommes un bol d’oxygène dans sa vie hyperactive. C’est un bourreau de travail, le portable constamment vissé à l’oreille et l’agenda ouvert. La gestion des affaires de Dave l’accapare toute la journée. Il lui tarde d’en finir car elle a bien l’intention de gérer elle-même ses propres unités hôtelières. Pas de temps pour le repos, pas de temps pour l’amour, tout juste du temps pour manger et dormir. Activités qui du reste elle a dû négliger tant ses traits sont tirés et sa perte de poids est importante.

A six du matin, il fait frais. Très frais. Trop frais. Nous avons du mal à mettre la main sur nos fringues à manches longues que nous avions bourré tout au fond de nos sacs à dos. Debra est ponctuelle. Nous décidons de la suivre avec une des voitures de Dave pour lui éviter un retour sur la ville. Il semble convenu que nous puissions utiliser ses voitures quand bon nous semble. Un bémol toutefois, lié au fait que nous ne sommes pas assurés, nous oblige à faire extrêmement attention.
Debra nous dit que nous sommes garés au cœur du parc national d’Adélaïde et que la ballade peut commencer. Nous sommes sur les hauteurs de la ville plongés dans une forêt d’eucalyptus. Elle a vite fait de nous initier à l’observation des koalas qui pour la première fois ne semblent pas morts. Elle nous apprend comment se débarrasser d’un kangourou qui vous enserre avec ses bras. Elle nous explique que c’est leur technique pour déchirer le ventre, d’un coup de leurs pattes surpuissantes, des imbéciles trop câlins. Il suffit de le repousser sur sa queue afin qu’il perde l’équilibre. J’essaierai de m’en souvenir au cas où je souhaiterai faire des mamours à un kangourou. Des perroquets arc-en-ciel nous survolent, ainsi que des perruches mauves, depuis que le soleil s’est levé. Nous entendons des émeus, sans toutefois les voir. Le son ressemble au bruit que pourrait faire un tambour géant sur lequel on frapperait toutes les cinq secondes. Le bruit résonne dans toute la forêt.

La chaleur arrive vite dans le sous bois et nous achevons notre ballade pour revenir à notre point de départ. Debra nous invite à boire un verre chez elle à deux pas d’ici. Elle nous présente rapidement à sa famille et nous fait faire le tour de sa maison. Elle a besoin que quelqu’un lui fasse du jardinage car ses enfants, dit-elle, sont trop fainéants. On propose nos services qu’elle s’empresse d’accepter, nous proposant même de nous payer un peu plus que Dave. C’est sa façon à elle de nous retenir sur la ville.

Dans la semaine nous recevons un email de Dave. Il nous demande de réceptionner un van qu’il aurait loué à trois jeunes allemandes et de vérifier scrupuleusement l’état du véhicule. Le jardin de la villa va commencer à se transformer en garage pour voitures d’occasion. Car en plus de ses business hôteliers et business d’arts, il a des voitures de locations. Nous apprenons ainsi, que la voiture, avec laquelle nous sommes venus, avait été loué à un anglais, qui arrivé sur Sydney avait dû précipitamment quitter le pays pour rentrer chez lui en avion. La voiture immobilisée sur Sydney devant être rapatriée sur Adélaïde dans le but de la vendre.
Les trois voyageuses ont trouvé la maison sans encombre et après un bref examen du véhicule nous les avons déposées à l’hôtel de leur choix en ville. Sur le chemin du retour, nous nous mettons à rêver de posséder un van tel que celui-ci, tout aménagé, prêt pour l’aventure.
Entre temps, Debra a reçu pour consigne d’essayer de vendre les voitures. Naturellement, elle nous demande de nous en charger. Nous lui proposons de créer des affiches que nous diffuserons dans les hôtels de voyageurs de la ville. Elle nous donne son accord et nous donne les prix de vente des véhicules. Nous tombons de nos chaises. Les prix sont le double des prix constatés dans les hôtels. Nous devons expliquer à Debra que les prix ne sont pas cohérents. Elle répond à cela que c’est Dave qui les impose.
Quelques jours plus tard, nous recevons un message de Dave qui s’étonne que les véhicules ne soient toujours pas vendus. Nous lui en donnons la raison et les démarches que nous avons entreprises. Il nous répond dès le lendemain que les prix restent tels quels et que si nous le souhaitons il nous fait une réduction de 100 A$ sur la voiture de notre choix. A cette nouvelle, Debra éclate de rire : « C’est Dave. »
Vu sa réaction, on comprend qu’il se fiche de nous.
Debra multiplie toujours des efforts d’imagination pour nous trouver du travail. Un après-midi, elle débarque à la maison avec une femme. Cette femme a des allures de citadine. Je veux dire par là qu’elle n’a pas les mains abîmées et pas un faux pli à son tailleur. Elle nous vante notre travail chez Debra et souhaite que nous travaillons pour elle. Elle rêve d’un jardin à la française. Nous ne pouvons nous empêcher de rire. Difficile pour nous de lui expliquer en anglais que Le Nôtre ne travaillait pas les plantes tropicales à Versailles et que nous sommes, au mieux, des tailleurs de haies mais pas des artistes-paysagistes. Nous refusons tout net. Mais Debra n’a pas dit son dernier mot.
Lors de notre ballade traditionnelle du samedi matin, elle nous annonce qu’elle doit se rendre à Murray Bridge dans l’après-midi. Elle doit y rencontrer une femme à qui elle compte bien acheter un hôtel du centre ville. Elle a déjà parlé de nous à cette femme qui souhaite nous rencontrer. Pourquoi pas ?
Voilà bien longtemps que nous n’étions sortis de la ville. Nous étions passés devant Murray Bridge sur le chemin aller sans nous y arrêter.
Nous traversons ce qui semble être un gros bourg agricole pour arriver en bord du fleuve Murray. Je me rappelle la conversation avec Brian que nous avions eu sur sa jeunesse. Rien ne semble avoir bougé. Les bateaux à aubes naviguent toujours, pour les touristes uniquement, plus pour les voyageurs et les aventuriers de sa jeunesse.
Nous mettons la voiture sur une barge, le seul moyen d’atteindre l’autre rive où nous avons rendez-vous.
Quelques kilomètres plus tard, après avoir pris une chemin de terre, nous arrivons à un vieux paddle-steamer échoué sur la berge. Nous sommes accueillis par un bichon maltais qui fait s’envoler les oiseaux alentours. La maîtresse de maison nous accueille à son tour, un verre de vin à la main. Elle a quelque chose d’irréel avec ses talons hauts et son chignon un peu trop tiré en arrière. Elle n’est pas très jeune et cela accentue un début, semble-t-il, de calvitie.
Elle nous présente à sa fille, qui a le regard plongé dans ses chaussures et un homme qu’elle dit être un ami et dont les regards qu’il laisse traîner sur elle nous fait penser qu’il est un peu plus que ça. Notre hôte nous sert à chacun un grand verre de vin blanc et nous invite à la suivre pour la visite du bateau.
La décoration du bateau est du plus kitch qui soit. Un mélange de meubles anciens et modernes, des bibelots tout aussi hétéroclites les uns que les autres, des couleurs criardes un peu partout. Visiblement, malgré la soixantaine que je lui donne, elle n’a pas de problèmes de vue et n’a pas d’architecte d’intérieur dans ses relations. Je m’approche de la table dans la pièce qui fait office de salon, sans renverser le buste d’un mannequin en plastique, manchot et couronné, qui se trouve là, en plein passage. Je saisis une chaise et lui fait un compliment appuyé sur le choix d’un tel mobilier. Compliment auquel elle répond par un simple : « C’est le style australien.
- Vous voulez dire que ce sont des aborigènes qui les ont fabriquées ?
- Vous n’y pensez pas ! Elles sont trop belles pour des abos. »
Fin de la conversation sur le mobilier.
Nous suivons Debra, quelques pas en arrière, jusque sur le pont supérieur. De là, nous les laissons rejoindre les autres, sur l’avant du bateau et feignons de nous intéresser au paysage. Un bateau à grandes roues passe devant nous. Des passagers nous font signe. Nous leur répondons de la même façon. Laure me demande si j’ai entendu la même chose qu’elle et vu la tête de la propriétaire lorsque nous avons prononcé le mot aborigène. Je lui réponds bien évidemment que oui. Décision est prise de ne pas travailler pour elle pour tout l’or du monde. (Il s’entend que « pour tout l’or du monde » est une expression. Il est évident que pour tout l’or du monde je serai prêt à lui lécher le cul. Je ne suis pas entièrement con quand même. Je vérifierai tout de même si il y a le compte dans cette alternative.)
Je crois me souvenir que son nom de famille avait des accents teutons et dis à Laure, qu’après la seconde guerre mondiale, beaucoup de nazis n’avaient pas choisi le Chili comme exil. Je m’en veux presque de faire à mon tour du racisme primaire. J’oubli bien vite que les premiers à avoir subit le régime nazi sont les allemands. Surtout, que depuis l’installation durable d’européens en Australie, l’Australie Méridionale est traditionnellement habités par des familles de souches allemandes. Ce n’est pas une population de bagnards et de prostituées qui a permis la création de cet état mais bien la volonté de la couronne britannique par le biais du Colonel Light et du Capitaine Hindmarsh et d’établir une population avec de hauts standards de sociabilité. Un peu d’histoire ne fait pas de mal. Et pour ceux qui veulent une date, en voici une 28 décembre 1836. Ce qui explique aussi la qualité de l’anglais parlé dans cette partie de l’Australie qui est plus soutenu et fais moins appel à l’argot que partout ailleurs. Voilà, ça c’est fait.
Nous rejoignons sur le pont tout le monde. Le bonhomme est passablement éméché et a du mal à cacher son intérêt pour le décolleté de la maîtresse de maison, tandis que sa fille cherche toujours une réponse dans le reflets de ses souliers. Peut-être cherche-t-elle du courage pour envoyer balader sa mère ? Peut-être.
Nous éludons le problème de travailler au domicile de la relation de Debra en lui assurant que nous devons réfléchir car nous avons déjà d’autres propositions. Information qui visiblement surprend Debra.
Nous repartons assez vite et profitons de la traversée du retour pour expliquer notre malaise à Debra. Elle semble surprise. En effet, le genre de propos qu’ a pu tenir la teutonne est assez commun et partagé. Ce n’est pas son cas, bien heureusement.
Du coup, elle nous propose de nous arrêter dire bonjour à un de ses vieux amis, Don, à la sortie de la ville qui possède la plus grosse ferme de production de laitues de toute l’Australie. Le type est super occupé mais ravi de revoir sa vieille amie. Nous retournons au centre ville boire un thé dans la boutique de sa femme. Debra fait notre éloge. Il nous propose de le rappeler d’ici deux semaines car il aura besoin de main-d’œuvre. Nous prenons acte.

Nous sommes presque à la fin du mois de janvier, quand nous recevons un email de Jacques LURTON. Il est ravie de l’intérêt que l’on porte à son vignoble et nous assure qu’il serait heureux de nous donner du travail pour les vendanges. Il ajoute qu’il nous sera indispensable d’avoir notre propre moyen de locomotion et de logement car rien n’est pourvu sur le vignoble pour accueillir des travailleurs. De plus, le vignoble est situé à plus de quarante kilomètres de la première ville dont une dizaine de piste. Nous lui assurons que nous aurons un van et lui communiquons notre numéro de portable pour qu’il nous prévienne dès que les vendanges commenceront. D’après lui, nous ne devons pas compter travailler pour lui avant le mois de mars à cause des conditions climatiques. La canicule règne toujours sur tout le sud de l’Australie et rien dans le ciel qui puisse annoncer un quelconque changement.
C’est donc décidé, on va acheter un van.

La semaine qui commence est chargée. Nous avons reçu des nouvelles des cousins, Christel et Pascal, qui après la récolte des pommes dans le Victoria souhaitent nous rendre une petite visite le week-end qui arrive. J’en profite pour envoyer un email à l’ami wallon, Alexis qui suit sur Melbourne le tournoi de tennis féminin. Je lui parle du boulot à la lettuce farm, au cas où il se serait intéressé.
Debra nous donne des boulots de façon ponctuelle, histoire de justifier auprès de Dave de notre occupation de la villa. Il n’est pas prévu qu’elle soit louée avant un mois.
Nous consacrons le reste de notre temps libre à faire le tour des hôtels backpackers à la recherche d’un van. Dave veut nous vendre le sien 4000 A$. Un prix exorbitant pour nous, surtout que c’est un diesel ; contrairement à l’Europe le gasoil est ici plus cher que le super.
Adélaïde, tout comme Perth, ne reçoit pas en ligne directe des voyageurs venus d’Europe. Ils préfèrent passer par Sydney et Melbourne. Cela implique que le prix des véhicules y est relativement bas. En effet, les rares voyageurs qui veulent se dessaisir de leur engin le font souvent sous la contrainte. Souvent par manque d’argent ou bien suite à un impératif qui les oblige à retourner au plus vite dans leur pays d’origine. Il est donc facile de trouver des occases moins chères et facilement négociables.
Nous regardons tous les panneaux d’affichage et jetons notre dévolu sur un van Toyota Liteace, le même modèle que celui de Dave mais en essence. L’annonce le présente à 1900 A$. Au dessus du prix final, comme cela arrive souvent, nous constatons que les vendeurs ont plusieurs fois rectifié le prix passant de 2400 A$ à 2100 A$ pour être finalement à 1900 A$. Nous contactons les propriétaires du van et convenons d’un rendez-vous le soir même pour tester l’engin.
Nous sommes au moins content d’un truc, les propriétaires du van sont allemands et pensons à ce titre pouvoir encore diminuer son prix. Il n’y a pas pire qu’une transaction faite avec un latin.
Devant l’hôtel, dans l’attente des allemands, nous essayons de mettre au point des mimiques susceptibles d’être interprétées comme dubitatives. Tout est bon pour faire baisser le prix. Nous convenons de nous parler au maximum en argot en présence des vendeurs. Nous assurons ainsi la possibilité d’échanger nos impressions sans donner du blé à moudre dans le moulin teuton. En effet, dans ces négociations, la moindre objection doit être vite contrecarrée sous peine de perdre. C’est pas la guerre, mais a dolla’ is a dolla’.
Chris et Andy, les allemands, se garent devant l’hôtel. Ponctuels. Nous apprenons très vite qu’ils ont acheté le van ensemble à Melbourne et que Chris doit rentrer rapidement en Allemagne. Andy souhaite récupérer ses billes pour continuer son séjour. Bingo.
Le plein est fait, et, à tour de rôle nous essayons l’engin. Pas tout à fait 300 000 km au compteur. Rien d’alarmant, les voitures ici fréquentent très peu les villes.
Nous tirons des têtes de trois kilomètres, tout en échangeant en argot notre joie de pouvoir se payer un tel engin. Nous nous séparons, et leur disons que nous allons y réfléchir. Je promets de les rappeler dès le lendemain pour leur donner une réponse.
Sur le chemin du retour nous faisons le point sur notre test. La seule chose que nous pouvons reprocher à ce van est que la caisse est vide. Les allemands dormaient sur un matelas. Mais j’ai déjà ma petite idée. Evidement le prix est correct, mais nous allons le négocier quand même. Nous sommes tellement excités que nous décidons de les rappeler dès notre arrivée à la maison, pour convenir d’un rendez-vous le lendemain, prétextant qu’il nous intéresse et que nous souhaitons faire un dernier test.
Nous nous sommes déplacés jusqu’à l’hôtel avec le van de Dave. Cette arrivée a pour le moins surpris nos négociateurs, nous lisons leur surprise sur leurs visages. J’élucide leur interrogation, en leur expliquant que nous travaillons pour le propriétaire de ce van et qu’il nous a fait une offre à 2000 A$. Je rajoute que j’hésite encore à leur faire une offre, car le van de Dave est déjà tout équipé. Nous testons une dernière fois le van et les quittons. Une réponse définitive leur est promise dans l’après-midi.
Vers dix-huit heure, j’envoie un SMS avec une offre à 1400 A$ que je justifie par le manque d’équipement à l’arrière du van. Une réponse négative ne tarde pas à nous revenir. Moins d’une heure après, nous recevons une offre à 1600 A$. Nous nous empressons de répondre favorablement et les convions à faire la transaction chez nous. Jackpot !
Ils essaient de nous faire payer le plein du véhicule et feignons de ne plus comprendre leur anglais jusqu’à ce qu’ils abandonnent cette idée. Nous les ramenons jusqu’à leur hôtel et leur souhaitons bon voyage.
Dès le lendemain, Brian, que nous n’avions pas vu depuis presque deux semaines, constate avec étonnement la transformation du jardin en garage. Nous lui expliquons les derniers évènements et lui montrons notre van. Il sourit à la vue du pare-buffle qui lui semble disproportionné. Ce détail ne nous avait pas échappé mais nous rendait le van encore plus sympathique. Prêt à dégommer tout ce qui traîne.
Je lui demande si il connaît quelqu’un qui serait susceptible de nous aménager l’arrière du van. Il se propose bien volontiers, surtout que c’est lui qui avait transformé le van de Dave quelques années plus tôt à sa demande.
Nous consacrons notre après-midi à faire enregistrer notre van auprès de l’office d’état aux transports de l’Australie Méridionale. Après un bref contrôle technique, un coup de pied dans chaque pneu et un test d’arrachement des ceintures de sécurité, on nous délivre nos papiers et nos nouvelles plaques d’immatriculations : XDX 960 South Australia The Festival State. Avec cet enregistrement, nous sommes automatiquement assurés au tiers par l’état.

Brian a sorti son cahier de dessin, un crayon et une règle. Irène de son côté, a pris Laure par la main pour lui montrer des échantillons de tissus pour faire des rideaux. Les filles avec les filles, les garçons avec les garçons. Ils sont heureux de s’impliquer dans notre future maison. Je demande à Brian si il est possible à moindre coût de s’inspirer du van de Dave. Mis à part les coussins, il m’assure que nous pouvons reproduire rapidement ce qui a été fait.
Nous faisons ensemble le tour des magasins de matériaux et achetons pour une centaine de dollars de bois, aluminium, visserie et tissus.
Nous passons le reste de l’après-midi à prendre les cotes du véhicule pour attaquer les travaux demain matin.

Pris en main par Brian et Irène, nous terminons l’aménagement du van dans la journée. Nous, qui pensions qu’il nous faudrait confier le van à un professionnel pour au moins une semaine, sommes ravis. Nous passons le reste de la soirée, une carte ouverte de l’Australie sur la table, à imaginer tous les itinéraires possibles.
On achètera dans un Cheap as a Chip les derniers ustensiles nécessaires, ainsi qu’une bouteille de gaz avec un réchaud dans une quincaillerie. Depuis l’achat du van, nous avons dépensé à peine plus de 150 A$ pour l’équiper.

Le week-end est déjà là quand Christel et Pascal arrivent avec leur van. Le jardin ne peut plus contenir de véhicule supplémentaire. Surtout qu’une benne à ordure obstrue une partie de l’allée. Nous devons débiter les arbres coupés et nous en débarrassés. Nous nous imprégnons à nouveau de la langue de Molière et en sommes heureux. Même si nous nous sommes déjà côtoyés à Sydney. Cela paraît tellement loin dans le temps.
Nous décidons de faire un tour en ville après qu’ils nous aient raconté leurs dernières expériences. Ils nous racontent leur travail dans un verger dans lequel ils étaient payés au rendement. Mode de paiement intéressant pour peu que l’on reste longtemps sur une exploitation, histoire d’acquérir des automatismes dans le travail. Ils nous apprennent qu’ils avaient fait connaissance sur Sydney avec quelques membres des français que nous avons eu ici pour les fêtes de fin d’année. L’Australie a beau être un pays-continent, il y a très peu d’endroit où s’arrêter. De plus, la marche des saisons obligent les backpackers à des déplacements dans les mêmes régions, pour ceux qui veulent travailler, bien sûr. Les noms des villes, dans lesquelles ils se sont rendus, nous sont déjà familiers. Ce soir, ils vont dormir dans de vrais lits et sont contents d’éviter la promiscuité et l’inconfort de leur van le temps d’un week-end.
Nous les informons que le lendemain nous nous levons tôt pour une ballade dans les Hills. La nouvelle ne soulève pas l’enthousiasme général, jusqu’à l’évocation par de Laure de la faune qui y vit. Christel déplore aussi le nombre d’animaux tués sur le bord des routes. La vie des backpackers est à ce point rythmée par la nécessité de trouver du travail que le tourisme est relégué assez loin dans les priorités.
Christel, en bonne française qu’elle est, râle. Il est vrai que Debra a choisi un parcours inédit qu’elle ne maîtrise pas et nous fait crapahuter à travers la forêt par des passages dangereux. Debra se tourne vers moi et me demande si nous sommes tous râleurs en France. Je lui réponds que peu de personnes sont comme Christel et moi. Evidement, je mens.
La balade est à peine terminée que nous devons déjà rentrer car ils souhaitent repartir rapidement vers un nouveau job. Nous espérons que nos chemins se recroiseront. Encore des aux revoirs.

Je viens tout juste d’appeler Don, à Murray Bridge, à qui j’ai demandé si il avait du travail pour nous. Il me répond positivement et me demande si je ne connaîtrais pas quelqu'un d’autre. Je lui parle de l’ami wallon. Nous tombons d’accord pour le début de la semaine prochaine, le temps pour nous de faire venir Alexis sur Adélaïde.
Au téléphone, je décris rapidement le boulot à Alex. Il prendra le premier train pour Adélaïde. Il m’explique qu’il est à sec et a bien besoin de travailler.

Après quelques jours d’utilisation, nous nous apercevons que la jauge d’essence du van est cassée. Après cent cinquante kilomètres, l’aiguille tombe tout net. Je me sens floué par les allemands. Je comprends mieux pourquoi nous avions le plein de fait le jour de l’achat. Nous devons faire une règle de trois pour connaître notre consommation moyenne et feront le plein en fonction des kilomètres parcourus. En tout cas, c’est décidé, je vendrai le van à des allemands. Et très cher.

Nous ne faisons plus rien, à part écouter nos cheveux poussés. Nous faisons quelques achats : des fringues de travail, le plein de noodles et des cadeaux pour Brian, Irène et Debra. Un coq en métal pour Irène qui les collectionne, du vin pour Brian et une énorme grenouille en terre cuite pour le jardin de Debra. Nous sommes tristes de les quitter. Il est certain que nous ne les recroiserons pas. Il y a peu de chance qu’ils abandonnent leurs vies pour faire le tour d’Oz.

L’ami wallon débarque en fin de matinée à Adélaïde. Nous devons manger ensemble et partir immédiatement après sur Murray Bridge faire un repérage. Il a sur lui à peine 50 A$ vaillants. Il mise tout sur ce job.
Brian et Debra sont là pour nous dire un dernier au revoir. La maison nous paraît plus petite qu’à notre arrivée. C’est peut-être à cause du fait que nous ne connaissions pas encore toutes les pièces. A bien y regarder, je crois que c’est à cause de toutes ces voitures qui encombrent la vue maintenant que nous nous éloignons. Une tranche de vie s’achève.

Murray Bridge,
Février 2005

Au fond de moi, j’entends une voix, une petite voix qui me chuchote : « Par pitié ne me donnez pas du travail, je suis fainéant et compte bien le rester ! »
Aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours rêvé ma vie. Plus jeune je pensais avoir une destiné. Ma vie devait ressembler à la vie de Corto Maltese ou Ella Maillart. J’espérai vivre des aventures comme Mungo Park en Afrique, avoir le talent de Nicolas Bouvier et trouver quel usage faire du monde. Je voulais laisser une trace chez les gens comme ils m’en laissent une, à chacune de mes rencontres. Mais je me voilais la face. En vérité je suis un trouillard. Incapable d’avancer tout seul. Je sais que depuis la France, des amis ont pris notre désir de départ comme une aventure folle. Elle était très calculée. Aucune gloriole à retirer pour qui a un permis de travail, l’argent d’un billet d’avion et une famille qui vous attend au retour. Je pensais que la vie m’avait trahit en prenant mon père. Il regardait Thalassa tous les vendredis soir, avec souvent cette réflexion des gens qui rêvent et qui ont peur de réaliser leurs rêves : « J’aurais bien aimé… » Comme beaucoup d’hommes de sa génération, il avait été mobilisé en Algérie et au Maroc dans sa jeunesse. Il en parlait peu. Mais chaque fois, c’était la couleur des paysages, les sourires des gens, la douceur du climat qu’il mettait en avant. Comme un rêve qu’il aurait fait et dont les souvenirs s’estompent. Toute sa vie, il l’a passée à travailler pour mourir connement sur un chantier.
Voilà pourquoi je me retrouve sur cette route, en pleine chaleur, à essayer de faire grimper le van tout en haut de la colline. Le van a du mal à s’habituer au poids provoqué par son nouvel aménagement et l’ami wallon.
Il fait si chaud dans la cabine que nous décidons de plus nous tenir à trois dans la cabine avant. Laure se dévoue pour passer à l’arrière. Nous nous sommes filés une suée digne de l’excitation d’une versaillaise un jour de solde. Nos cuisses sont littéralement collées au skaï de la banquette.
Enfin la sortie de Murray Bridge sur la gauche. L’exploitation, sur la commune de Swanport, est encore à quelques kilomètres. Des champs à flan de collines ne tardent pas à nous entourer. Salades et oignons. Tous les terrains appartiennent à la ferme, donc à Don.
Les entrepôts occupent la majeure partie de la ferme. Un petit local pour le bureau, une vieille maison du siècle dernier, un entrepôt géant scindé en deux parties ; une partie avec une trieuse d’oignons et une partie pour le stockage des laitues dans d’immenses chambres froides.
Nous nous garons devant le bureau dans un nuage de poussières grises. La terre est partout sèche et pâle, couleur sable. Une forte odeur d’engrais flotte dans l’air. Nous nous présentons au bureau. La secrétaire fait appeler Don.
Don nous fait rapidement visiter la ferme et nous demande d’être là, le lendemain matin à sept heure pour commencer à travailler à la coupe. Il s’adresse à Alex et moi. Laure est destinée au planting, activité plus féminine à son sens : elle passera ses journées à planter des laitues. Nous retournons au bureau où il nous accompagne pour remplir notre contrat. Il insiste pour que nous cochions la case Australian Resident. Il nous explique que nous serons taxés ainsi à treize pour cent au lieu de trente pour cent. Il nous assure qu’aucun contrôle n’est fait. En réalité, il sait que personne ne travaillerait pour lui avec de tels prélèvements. Il nous fait signer le contrat dont il nous transmettra le duplicata dès le lendemain. Il finit par nous indiquer un camping à un kilomètre de là où il pense que nous serons bien.
Depuis la route, très loin en haut d’une colline, nous apercevons un tracteur qui descend au ralenti, précédé de quatre personnes qui semblent se baisser, se relever et se tourner vers le tracteur après chaque pas en avant. Un aperçu de notre futur travail.
Le camping en question est un grand terrain en bordure de la Murray River, composé essentiellement de bungalows en bois. Russel le proprio du site nous jauge des pieds à la tête. Il est visiblement agacé, il était en pleine préparation d’un barbecue. Activité hautement sacrée. Il nous indique un bungalow à l’entrée du camping et nous signale que nous devrons le libérer pour le week-end car il est déjà réservé. Ce camping est la base arrière des fous de ski-nautique. La moitié des bungalows ne sont pas la propriété de Russel. Il rajoute que des services sanitaires sont passés et préconisent aucune baignade prolongée dans la Murray. Une très bonne chose pour faire des progrès en ski nautique, au moins la pollution sert-elle à quelque chose. Nous souhaitons savoir quels types d’animaux nous pouvons rencontrer sur les berges –l’idée qu’il puisse y avoir des crocodiles nous effraie- histoire d’occuper la fin de notre journée. La réponse est des plus concise : rien, peut-être un serpent ou deux qui traverse la rivière à la recherche d’un nid d’oiseau. Oiseaux qui se font de plus en plus rare du reste.
Sur ces considérations écologiques, Russel rejoint son barbecue chéri, sans avoir oublié de nous réclamer le paiement de la semaine. Bon débarras. Il a créé un réel malaise en vingt minutes. Nous sommes content de le voir tourner les talons. Nous vidons immédiatement le van de nos affaires pour nous installer. Une petite terrasse en bois nous accueille donnant sur une cuisine des plus spartiate. Au moins a-t-elle une gazinière, une table et quatre chaises. De la vaisselle pour quatre traîne dans un égouttoir. Pas de frigo. Nous testons le robinet d’eau qui ne fonctionne qu’après l’utilisation d’un interrupteur électrique relié à une pompe. L’eau met cinq bonnes minutes avant d’être à peu près claire. En jetant un coup d’œil à l’extérieur nous constatons que notre eau est puisée dans la rivière. Alexis se propose de faire un tour des lieux pour trouver une source d’eau potable. Il n’y a ni douche, ni toilettes. un simple rideau sépare la cuisine de ce que sera la chambre d’Alex où se trouve deux lits superposés. Nous devrons traverser sa chambre pour atteindre la notre. Du basique, rien que du basique. C’est dépouillé. Au moins le ménage sera-t-il vite fait.
L’ami wallon revient après une bonne demi-heure. Il a trouvé les sanitaires et des réservoirs d’eau de pluie qui servent d’eau potable à tout le camp. Nous les situons bien vite et décidons de remplir notre jerrican de dix litres pour éviter des allers-retours inutiles. Les frigos sont de l’autre côté du camp, assez loin pour décider que nous ne mangerons pas de viande tout les jours. La présence salutaire d’une femme dans notre groupe de pieds nickelés nous rappelle l’importance des fruits et légumes frais. Nous acquiesçons aisément pour mieux décapsuler une bière que pensons bien méritée.
Laure et moi sommes ravis de la présence d’Alexis. Il a travaillé un temps sur Sydney avec Laure et c’est naturellement que nous avons pensé à lui pour nous accompagner. Mis à part Sydney, nous nous sommes rarement séparés plus d’une heure depuis notre départ. Le besoin de casser notre routine est primordial. Nos conversations tournent en rond pour ne plus exister. Au mieux on se demande le sel à table, au pire on ressasse les mêmes histoires. On arrive guère à s’étonner l’un l’autre.
Sous des airs débonnaires, Alex cache une grande culture qu’il sait distiller à bon escient. Il parle peu, écoute beaucoup et donne l’impression d’analyser toutes nos paroles comme si nous étions un sujet sociologique intéressant. Il est vrai que ses origines sociales sont à dix mille kilomètres des notre. Avec un nom de famille qui sent la fin de race, il nous décrit sa famille rapidement et rien n’indique que dans les trois dernières générations familiales quelqu’un ait eu à utiliser ses mains pour travailler. Toutefois l’Australie semble le transformer petit à petit. Au départ, il ne souhaitait qu’apprendre l’anglais. Il nous a déjà démontré qu’il maîtrisait l’allemand et le flamand qui avec le français sont les trois langues officielles de son pays. Il pensait rentrer en Belgique terminer des études de droit jusqu’à ce que l’appel des grands espaces ne le prenne. Au moins avait-il un but en venant ici. Nous nous demandons encore quel est le notre. Alors on élude la question avec les mêmes pirouettes.

Le jour se lève sur fond de Murray River. Le soleil incendie la végétation sur les berges pour pénétrer dans notre cabane. Nous vidons nos tasses de café instantané à toute vitesse. Pas le temps d’apprécier le paysage, on nous attend.
Collée à l’entrepôt, une terrasse avec tables et chaises sert de point de rassemblement. Nous sommes attendus et on nous explique rapidement quelles vont être nos affectations. Laure partira planter des salades. Alex et moi les ramasserons. Notre chef d’équipe, Cathy, nous précise que les quatre premières heures sont des heures de training que nous traduisons par période d’essaie. Nous sommes une dizaine à grimper dans une camionnette boueuse. Elle nous amène en haut d’une colline où se trouve un tracteur auquel est attelé une remorque. On nous distribue à chacun des coupeurs des couteaux recourbés, c’est à dire Alex, Rorry, Robert, Scott et moi. Le travail est des plus simple : on coupe, on effeuille un peu et on se tourne pour poser la laitue dans des paniers. Les paniers sont en constant mouvement. Ils sont fixés à une chaîne qui circule en circuit fermé de l’avant du tracteur à la cabine. Cabine dans laquelle les femmes mettent en sachets, puis en cartons les laitues qui finissent par être disposés sur des palettes dans la remorque. Cette dernière tâche, réservée aux coupeurs, doit permettre, par roulement, de se reposer un peu. Cathy insiste sur le rythme à conserver. En effet, le tracteur sera en mouvement, il avancera lentement mais sûrement. Autant dire si t’avances pas tu te fais écraser. Tout est dit, on peut commencer à couper. Baisser, couper, effeuiller, poser, un pas. Baisser, couper, effeuiller, poser, un pas. Comme ça pendant deux heures, jusqu’à ce que Cathy crie smoko. L’appel dans toutes les exploitations agricoles à une pause clope.
Nous sommes trempés de sueur. On n’ose même pas s’essuyer le front tant nous sommes couvert de poussières et de terre. Je partage avec Alex de l’eau que nous avons amené. J’essaie de me rouler une clope mais mes doigts sont fripés à cause de l’eau présente dans les laitues. On se regarde et on constate qu’en deux heures on a durablement pourri nos jeans. Pour effeuiller, nous posons la laitue sur nos cuisses. Un rond de sève s’imprime ainsi chaque fois. A ce rythme, c’est tout le jean qui se trouvera maculer de crasse une fois arrivé en bas.
Il est demandé à Alex d’accélérer le rythme. Positionné entre Robert et Rorry, il ralentit la cadence et oblige ses voisins à couper ses laitues. Au moins, il ne sera pas perclus de courbatures. Et nous repartons. De la cabine émerge la musique de la seule radio locale. Les variétés permettent de ne pas sombrer dans l’abrutissement le plus total dans lequel se boulot nous plonge. Pas le temps de voir où nous en sommes sur la colline. Il me semble que les relais dans la remorque ne sont pas équitablement répartis. En fait, à chaque palette constituée, un coupeur passe à l’arrière sur les ordres de Cathy. Lorsque mon tour arrive, j’ai du mal à me redresser entièrement et à grimper dans la remorque en marche. Je constate que du rythme que nous avons dehors dépend celui à l’intérieur de la cabine. Les filles remuent volontiers au rythme de la musique. J’attrape la laitue, la met dans un sachet, ferme le sachet et la pose dans le carton. De temps en temps, lorsque les laitues sont trop petites, les filles les bazardent dehors via des trappes au plancher. Dès qu’un carton est rempli, il glisse sur des rouleaux jusqu’à moi.
Cathy, alors que je n’ai pas fini de faire une palette, me demande de redescendre et me remplace par Alex qui est déjà monté.
Nous nous arrêtons au bout de deux heures pour la pause déjeuner. Arrivés à l’entrepôt, Cathy nous informe que le training est terminé et que l’après-midi, seul moi continuerai la coupe tandis qu’Alex partira avec l’autre équipe pour planter des salades. Je prends cette décision comme une marque de reconnaissance jusqu’à ce que Laure revienne de son travail et semble contente car il n’est pas trop fatiguant et salissant. Je regrette de ne pas avoir levé le pied.
Maintenant que le soleil est bien haut dans le ciel, je peux à loisir voir les visages de mes collègues. Ce matin, malgré le petit jour, je n’ai pas pu regarder en détail mes collègues et encore moins pendant la coupe. Tous ont les traits tirés et lorsqu’ils sourient, je constate que je pourrais à peine faire une mâchoire avec toutes leurs dents réunies. A se demander si ils mangent encore du solide. C’est d’ailleurs à ce détail que je distingue facilement les employés étrangers des locaux. Mis à part la fille du patron et sa copine, qui sont les seules australiennes à avoir toutes leurs dents.
Cathy me demande combien de temps nous comptons rester sur l’exploitation. Je lui réponds que je n’en sais rien, ne lui parlant pas de notre objectif de partir faire les vendanges. A sa façon de me regarder, je sais qu’elle ne nous imagine pas ici très longtemps, trop habituée qu’elle est à voir des backpackers débarqués ici et repartir aussi sec.
Je lui demande à quelle heure se termine le travail. Elle sourit : « Il n’y a pas d’heure. Ca dépend du nombre de laitues commandées et je ne le connais pas encore. » L’exploitation travaille en flux tendus. J’apprends que dans cette région, mis à part un abattoir et les activités touristiques du week-end, il n’y a rien. Activés touristiques qui se résument aux paddle-steamers de Murray Bridge et au ski nautique. Nous devons être dans une des régions les plus rock ‘n’ roll d’Australie.
Les coupeurs, sans nous tourner le dos, ne nous adressent pas la parole. Ils se comportent comme si nous n’étions que de passage, ne voyant pas l’utilité de faire la conversation. J’apprends que Robert est le plus ancien des coupeurs avec Rorry. Cela fait deux ans qu’ils travaillent ici. Scott quant à lui est là depuis quatre mois. Il me confie qu’après une semaine il ne savait pas si il allait rester. Et puis, il est encore là. Voilà. Ne sachant pas pour combien de temps encore. Pour aller où d’ailleurs ?
L’heure de pause terminée, nous repartons vers nos laitues. Le tracteur est à peine à mi-pente. La partie que nous avons récoltée ressemble à un pointillé blanc sur l’immensité verte. J’ai du mal à croire que nous sommes la seule équipe de l’exploitation chargée de la coupe des laitues. Heureusement, plus on se rapproche, plus je constate que plusieurs rangées de laitues ne sont pas à maturité. Ces premières quatre heures m’ont partiellement écoeuré des laitues. Nous repartons sur la même cadence. A peine une heure s’écoule quand arrive le smoko. Cathy est en train de parler au portable et je comprends que nous avons atteint le quota pour la journée. Il nous reste plus qu’à nettoyer succinctement le tracteur et nos couteaux. Pendant ce temps, arrive sur un autre tracteur Chris qui vient atteler la remorque pour l’amener au frigo. Chris s’occupe de l’entrepôt. C’est lui qui charge et décharge les tracteurs, les camions de livraison, qui range les palettes. Chris est le type le plus bavard de l’exploitation, c’est aussi le seul type qui travaille seul. Avec ses cheveux longs, son wife-beater, son bouc et ses tatouages il semble tout droit sortie d’une chevauchée sauvage en Harley Davidson. A défaut de moto, il ne craint rien ni personne en Massey-Fergusson.
Cathy me demande si je reviens demain. Etonné par la question, je lui réponds que oui. Elle me souhaite un bon après-midi et tout le monde disparaît. Chacun dans sa voiture soulève un nuage de poussière et s’éloigne de la ferme. Je me dirige vers le bureau où la secrétaire me donne les doubles de nos contrats quand arrive la camionnette de l’autre équipe.
Je rejoins Laure et Alex qui, visiblement, sont satisfaits de leur journée. Alex a eu le temps d’expliquer à Laure mon boulot. Je découvre le leur dans le van. Assis sur une planteuse de laitues, ils extraient les plants de laitue de godets pour les introduire dans un entonnoir. Entonnoir au bout duquel un système l’enterre à bonne profondeur. Facile d’après Laure, et moins con que la coupe d’après Alexis.
Une fois au bungalow, je les informe que j’ai récupéré les contrats. Alexis prend immédiatement le sien et son dictionnaire d’anglais pour l’étudier dans sa chambre. Il ressort énerver. Il nous fait lire un passage que nous comprenons tous de la même manière. Le training n’est pas payé. Nous sommes en colère. C’est, à nous trois, douze heures de travail gratuites que nous avons effectuées. Nous nous sentons trahis, manipulés et plus encore désemparés. Que faire et que dire ? Nous l’avons signé ce putain de contrat. Nous passons toute la soirée à ruminer. Alex, du coup, lit et relit le contrat à la recherche d’une éventuelle mauvaise surprise supplémentaire. La pilule est dure à avaler.

Au traditionnel « ça va ? » je réponds que non. J’explique à Cathy mon sentiment. Pas décontenancée pour deux sous, elle me dit que tout le monde est passé par là. Que cela correspond à la période de formation. Former à quoi ? Je vais avoir un diplôme de coupeur de laitues ? Je finis par lui dire que c’est du travail gratuit obtenu à bon compte. A cela elle répond que je peux partir si je le souhaite. Pas émue du tout, elle semble avoir déjà géré cette situation un bon nombre de fois.
Nous nous concertons rapidement avant de rejoindre nos équipes. Nous n’avons pas d’autre plan pour du travail, et nos situations financières respectives sont au plus mal. Surtout celle d’Alex. C’est la queue entre les jambes et un goût amer dans la bouche que nous décidons de rester. Inutile de dire que les prochains contrats nous les lirons de A à Z.
La journée est annoncée comme longue. Nous devons sortir une remorque et demi de laitues. Hier cinq heures de travail, aujourd’hui onze. Je comprends mieux les traits tirés de mes collègues. Je constate qu’ils sont tous un peu voûtés, détail qui m’avait échappé.
Au détour d’un smoko opportun, Don est venu nous voir sur le champ de laitues. J’exprime à Scott mon envie de lui parler. Il m’explique que malheureusement cette période d’essaie et tout ce qu’il y a de plus légal et commun. Je m’en fous. Faut que je lui parle.
Mes mots glissent sur lui comme de l’eau sur une feuille de lotus (ou une goutte d’huile dans une poêle Téfal pour ceux qui n’ont jamais vu de lotus). Aucun argument ne semble justifié à ses yeux. Il m’explique que c’est le seul moyen qu’il a de vérifier notre motivation. Parce qu’en plus il faut être motivé pour couper des laitues ? Je rengaine ma morgue.
Le travail reprend sur la même bande son. Si j’en parle, c’est que tous les jours, à la même heure, nous avons droit à une chanson française : « Laisse tomber les filles », chantait par France Gall. J’apprends qu’une star francophone a déjà percé en Australie : Plastic Bertrand. Et Johnny alors ? Il pue notre Johnny ?

Cette fin de semaine, Alex décide de s’installer dans la vieille maison sur l’exploitation. Pour 100 A$ il aura sa propre chambre et, me confit-il, n’aura pas l’impression de peser sur nos ébats. Il ajoute qu’il ne fait aucun progrès en anglais avec nous. Je crois surtout me rappeler que Nollaig, une jolie irlandaise, vit dans cette maison.

Nous sommes payés chaque fin de semaine et à cette occasion nous nous apercevons que le compte n’y est pas. Les quatre heures gratuites ne sont pas encore digérées que nous avons encore une mauvaise surprise. En effet, les smokos nous sont déduits. Quinze minutes par demi-journée. Cette pilule là a du mal à passer. Je comprends mieux pourquoi Scott m’engueulait pendant les smokos lorsque je m’avançais dans la coupe. Je ne ferais plus de zèle.

Nous décidons Laure et moi de ne pas travailler ce samedi car nous devons vider le bungalow pour le week-end.
C’est un défilé de pick-up tractant de gros bateaux à moteur et de jets ski qui défilent. En deux heures, le camping s’est transformé en essaim dont la reine est Russel. Toutes des abeilles laborieuses en semaine qui goûtent le miel de leur travail le week-end. Les plus riches ou les plus m’as-tu-vu ont transporté avec eux des barbecues immenses, de véritables pianos. On se croirait au salon nautique. Tout le monde se balade et compare avec son voisin son équipement. J’essaie de voir où le concours de celui qui pisse le plus loin aura lieu.
A tour de rôle, les bungalowistes du dimanche, reculent leurs remorques dans l’eau pour mouiller leurs joujoux. Et c’est parti pour un week-end entier à entendre le bruit des moteurs.
Au moins, la reine, nous a relégué tout au fond du camping, nous permettant ainsi de subir un peu moins les va et vient incessant des vacanciers.
Nous nous échappons, dans l’espoir de trouver en ville, une quelconque activité jusqu’au soir.
C’est le odd shop qui nous attire. Un magasin gérer par l’Armée du Salut locale. On peut y acheter des fringues d’occasion. Idéal pour préserver sa garde-robe. Nos collègues nous avaient conseillé d’aller y faire un tour. Après quelques tee-shirts et pantalons, on hésite à acheter une robe de princesse pour Laure et un casque de l’armée pour moi. Nous les jugeons peu pratiques et abandonnons l’idée. Nous nous mettons en quête de la librairie municipale (oui, oui, il y en a) qui est le seul lieu où l’accès à internet est gratuit. Manque de chance pour nous, le week-end, elle est fermée.
Il n’y a décidément rien à faire. Pas un cinéma. Pas un libraire. Sauf évidemment si on considère le rayon roman à l’eau de rose du Coles local comme une librairie. On se demande quelle vision du monde extérieur peuvent avoir les habitants de ce bled. Entre des journaux crapoteux, une télévision d’une qualité plus que médiocre, nous ne nous étonnons plus des réactions vives et passionnées lorsqu’il s’agit de parler du conflit en Irak. Pays d’ailleurs qu’aucun de nos collègues australiens n’arrivent à situer dans le monde. Scott pensait que l’Irak se situé en Afrique. A cause du sable peut-être.
Swanport, comme beaucoup de bourgs traversés depuis Sydney, est uniquement composé de maisons faites de contre-plaqué. Peu de bâtiments construits avec de la pierre ou de la brique. Matériaux réservés aux bâtiments les plus anciens. Elle ressemble à ses villes, qui dans les westerns de mon enfance, marque le pas en direction de l’ouest. Une escale, vite montée, qui se passe du luxe d’être charmante ou accueillante. Qui se suffit, en existant au milieu du vide. Une ville qui aux Etats-Unis serait déjà devenue fantôme et qui survit seulement car elle est le dernier signe de civilisation avant Adélaïde et possède le plus grand abattoir de la région. La moitié de la ville travaille pour cet abattoir. Il est étonnent de savoir qu’autant de bidoche soit conditionnée ici alors que les gens que nous croisons n’ont plus toutes leurs dents. Vous me direz, est-ce que les enfants pakistanais jouent au foot avec les ballons qu’ils cousent. Je n’en suis pas sûr.
Nous quittons la ville et réalisons que nous n’avons toujours pas vu de cimetières dans ce pays. Nous ne sommes pas nécrophiles, mais tout de même. Pas de cimetière. Nous mettons ça sur le compte de la nouveauté. Après tout, comment un pays aussi neuf pourrait-il avoir des cimetières aussi grands et bien remplis que les notre. Surtout, que les jeunes australiens, prennent l’habitude de mourir en dehors de leur pays, dans tous les conflits mondiaux. Rappel nous est fait avec les monuments aux morts qui glorifient les petits soldats de l’ANZAC, dans toutes les villes. Il n’y a pas de soldat inconnu. Tous les p’tits gars sont des gosses du pays. Peut-être y-a-t-il des soldats qui s’ignorent, mais pas inconnus. Grâce au soutient du premier sinistre australien à la politique américaine, il y a fort à parier que leurs cimetières se rempliront vite et atteindront nos standards européens.
Nous passons rapidement devant l’abeille qui flirte avec les faux-bourdons et les félicite, l’un pour le choix de son moteur hors-bord, l’autre pour la couleur de sa nouvelle Holden. Nous nous éclipsons au fond du camping. Nous dénotons avec nos fringues usés et sales. Sans être mal à l’aise, nous n’avons pas notre place parmi les nouveaux arrivants. Nous restons là, pour le week-end et faisons la connaissance de nos voisins qui vivent ici en camping-car. Ils sont installés à l’année dans cette partie du camp car eux aussi travaille dans la région, à l’abattoir. On a trouvé le coin des parias.

Je démarre la semaine par une bonne nouvelle. Je passe de 12 A$ à 15 A$. C’est le salaire des coupeurs. Je touche un dollar de plus que ma chef d’équipe. Dans un premier temps, je prends ça comme une marque de reconnaissance de ne pas m’être barré. Dans un second temps, je réalise que je suis condamné à la coupe. C’est la seule fois de ma vie où j’obtiendrai une augmentation de vingt cinq pour cent en une semaine. La seule augmentation tout court.
Alex, qui de temps en temps est appelé en renfort à la coupe, proteste contre ce traitement de faveur. Peu enclin déjà à ce type d’effort, il nous prouve qu’il peut mettre encore moins de bonne volonté dans son travail. Au smoko, Scott me prend à part et me dit : « Si tu lui bouges pas le cul, je l’égorge. » Scott me suit du regard et passe la lame de son couteau sur sa gorge. J’ai bien compris le message que je transmets à Alex. Ce dernier, pas décontenancé, se tourne vers Scott et lui lance, assez fort pour que tout le monde l’entende : « Tu sais, moi, pour 12 $, j’ai du mal à me baisser. » Cette ultime réflexion aura permit à Alex de ne plus avoir à toucher un couteau, Cathy l’ayant renvoyé de notre équipe.
A la pause déjeuner, l’ami wallon nous informe qu’Olivier, un de ses compatriotes va débarquer dans la lettuce farm. En effet, Woody, le manager en second de Don, nous tanne pour que nous trouvions dans nos relations quelqu’un qui veuille bien travailler ici. Compte sur nous. Laure et moi avons déjà fournit l’ami wallon et le regrettons. Nous ne voulons pas impliquer d’autres de nos amis.
Woody est le gars le plus nerveux de la planète. On dirait un gosse qui aurait mangé des bonbons à huit heure du soir juste avant de se coucher. Nous sommes tous fatigués rien qu’à le voir bouger ou même parler. Grâce à Don, il a obtenu un visa de travail permanent. Il exploite au maximum son visa puisqu’il travaille en permanence. On ne sait pas vraiment quel est son rôle, mais il est partout. Un Sarko de la laitue et de l’oignon : et que je te répare cette machine, et que je te donne les directives de production, et que je te fais de la maçonnerie, et que je te drague la copine de la fille du chef, et que je te etc ... Le fils caché de Speedy Gonzales et Mike Gyver. Il est partout cet irlandais et toujours dans l’urgence. La pause déjeuner, il la prend debout et en cinq minutes. Le lapin d’Alice au pays des merveilles ferait figure de narcoleptique à côté de lui. J’ai un doute sur son Irlandité car il travaille aussi le dimanche.

Nous accueillons chaleureusement Olivier, qui est accompagné dans ses débuts par Ted, un néozède, et Jun, un Coréen. Tout trois sont conviés au training, que je ne manque pas de leur rappeler son caractère gratuit. Ted connaît déjà le système, Olivier a été mis au jus par Alex et Jun ne comprend pour l’instant que les gestes. Un miracle qu’il soit arrivé ici sans se perdre.
La bonne nouvelle est que Ted est une brute de travail. Maori d’un mètre soixante, des muscles tendus à fleur de peau, Ted fait rapidement l’unanimité. Toujours souriant, il arbore la même caractéristique que mes collègues : trois chicots en haut, quatre en bas. Ted est installé à Swanport depuis une dizaine d’années. Jusqu’à présent, il travaillait aux abattoirs jusqu’à ce qu’il soit viré. Son poing gauche s’étant malencontreusement écrasé sur le pif de son chef d’équipe. Un accident du travail masqué en faute lourde. Pourtant, d’après lui, il n’aime pas trop l’alcool et n’est pas d’un tempérament violent. Avec Phillip, qui encadre la seule équipe qui s’occupe des récoltes d’oignons, il partage le même goût de la weed avant, après et parfois pendant le travail. Des pétards à trois feuilles qui tuerait un âne si il en fumait et qui tout juste contiennent l’énergie de ce Maori.
Olivier, avertit par Alex, en vaut deux. Deux Alex. A peine une heure de coupe a suffit pour que Cathy l’envoie s’occuper de ses oignons. Un racisme anti-belge couve. Ca nous change des éternelles vannes foireuses auxquelles nous avons droit Laure et moi.
Quant à Jun, c’est le mystère le plus total. On voit toute la meilleure volonté de monde dans son regard à vouloir bien faire. Par contre, son corps ne semble pas être du même avis. Le cerveau commande et le corps tente d’exécuter. On arrive à peine au deuxième smoko qu’il est déjà mort de fatigue. Le plus inquiétant est qu’il manque plusieurs fois de se couper un doigt et la cheville. Cathy fera appel à lui uniquement pour les coups de bourre. Exit Jun.
Avec l’arrivée de Ted, les journées de coupe sont moins longues. Nous demandons à participer au tri des oignons le soir, histoire d’augmenter notre cagnotte. On ne se quitte plus Laure et moi depuis une semaine. Elle travaille à l’emballage des laitues dans la cabine du tracteur. Il n’y a guère que sous la douche et aux toilettes que j’arrive à être seul. Cela vaut pour elle aussi.

Nous atteignons un rythme de croisière qui ne nous fait pas oublier notre objectif de faire les vendanges à Kangaroo Island. Tout les jours, entre les laitues et oignons, nous nous rendons en ville pour vérifier notre boîte email dans l’espoir d’un message de Jacques Lurton.
Après quatre semaines, toujours pas de message. Nous désespérons de devoir rester ici. Nous gagnons suffisamment d’argent pour vivre, mais pas assez pour entreprendre une grande évasion.
Jacques finit par nous appeler et nous demande si cela nous est possible de venir la semaine prochaine. Avant de nous mettre d’accord sur la date de notre venue, je m’assure qu’il n’y a pas de période d’essaie gratuite. Il est pour le moins surpris par ma question mais pas étonné de telles pratiques de la part des australiens. Il met fin à la conversation en nous assurant qu’il nous transmettra par email tous les détails pour nous rendre au vignoble sur l’île. Un ouf de soulagement parcourt notre cerveau.
Nous décidons d’acheter des bières et de la viande pour fêter la bonne nouvelle. Sur le chemin du supermarché nous passons devant une entrée de camping que nous n’avions pas remarqué jusqu’à présent. Les propriétaires, un jeune couple, viennent tout juste de reprendre l’affaire. Nous leur expliquons notre situation et lèvent les yeux aux ciel à l’énoncé de Russel. Ce qu’ils en savent c’est qu’il est digne de s’appeler Ralph.
Ils nous proposent un bungalow, en dur, avec tout le confort, pour moitié prix. Malheureusement pour nous, nous avons déjà payé le camping jusqu’à Dimanche. Nous convenons donc de nous installer dans leur camping dès la semaine prochaine.
De retour au camping nous sautons de joie à l’idée de ne plus revoir cette tête de chaînon manquant entre le mandrill et le macaque qu’est Russel.

Dans notre dernière nuit de dimanche à lundi, Laure se plaint d’une rage de dents. La veille elle a perdu un plombage et la douleur l’empêche de dormir. Dès six heure, elle appelle Woody sur son portable pour le prévenir qu’elle doit voir un dentiste en urgence. Nous savons qu’à cette heure matinale, il a déjà déjeuné et est en train de faire je ne sais quoi. Elle se confond en excuse. Woody qui est aussi en charge de former les équipes, lui demande instamment de se calmer. Au moins, cette demande aura fait sourire Laure venant d’un garçon monté sur ressorts. Elle me dépose à la ferme et part patienter devant le cabinet médical jusqu’à son ouverture.
A son retour, un peu gênée, elle m’annonce que le soin lui a coûté 100 A$. Le dentiste a mis à peine un quart d’heure montre en main pour lui soigner la dent. Dent qu’elle a toujours douloureuse mais plus creuse. Nous n’avons même pas la satisfaction de nous dire que nous nous ferons rembourser les frais puisque nous n’avons pas d’assurance pour les soins dentaires. Je n’espère qu’une seule chose à ce moment-là, que ce ne soit pas le début d’une série. Je ne voudrai pas qu’elle se retrouve avec des dents mal soignées comme les gens d’ici. Les seuls ouvriers à avoir de jolies dents blanches sont âgés de seize ou dix-sept ans et encore, ou bien ils portent un dentier. Aucun n’a les moyens de se payer une bonne couverture sociale.
Au moins cette aventure aura eu un avantage, je ne suis pas à la coupe mais au désherbage avec les wallons et le reste des mous de la ferme. Un véritable travail pépère. Deux par deux, à quatre pattes, entre les laitues à arracher les rares herbes qui auraient résistées aux produits chimiques. Une activité calme, presque relaxante.
Avec Laure, qui est devenue mon binôme, nous surprenons une conversation des plus comiques. En effet, la fille du patron et son amie, travaillent à la ferme dans le but de s’offrir un voyage à travers l’Europe. Elles veulent absolument visiter Paris, Londres et Rome. Nous comprenons qu’elles interrogent depuis plusieurs jours les wallons sur les attitudes à avoir et demandent quelques mots du vocabulaire de base.
Malheureusement pour elles, c’est tout l’humour grivois dont ils sont capables qu’elles apprennent. Ils insistent pour qu’elles prononcent au mieux certaines phrases sensées leur rendre service. Olivier, par exemple, enseigne aux filles comment héler un taxi à Paris : « Oh ! Espèce d’enculé ! Tu l’arrête ton char ! » Ou bien, et l’expression est encore plus fleurie, il leur enseigne ce qui doit être le top des salutations dans la capitale française : « Je suce gratis. »
Nous rions de les voir répéter à longueur de matinée « je suce gratis ». Arrive un moment, où encouragées par nos amis belges, elles viennent tester leur français nouvellement acquis auprès de nous. Nous corrigeons leur accent et leur indiquons des formules plus appropriées. Un éclat de rire chez les francophones secoue l’équipe qui se met à sourire à son tour, sans savoir pourquoi. Le français de Molière s’est mué en français de Coluche. Olivier, qui n’a ni les yeux, ni sa langue dans sa poche, en regardant la fille du patron et avec son accent me dira : « elle doit prendre par le petit. »
Dès le lendemain, nous apprenons qu’il a fait connaissance au sens biblique du terme avec la fille du patron, l’après-midi, dans le bureau du papa.

Nous avons annoncé notre départ pour cette fin semaine. Tout le monde est surpris et souhaite en connaître la raison. Exception faite des wallons, dans la confidence depuis longtemps.
Scott nous envie de quitter Swanport. Il est le seul à ne pas avoir envie d’une baraque à crédit et prend toutes les précautions d’usage lors de ses rencontres avec les jeunes filles du coin . Il ne souhaite pas être père pour l’instant. Il veut fuir son modèle familial et me laisse entendre que son père alcoolique le frappe. Je l’encourage à poursuivre son idéal.
Le soir, nous organisons un barbecue francophone. Manière de partager une dernière tranche de rigolade avec Alexis et Olivier. Ils projettent d’aller sur la côte ouest. Pour cela, ils pensent rester au moins un mois supplémentaire à la ferme pour amasser un maximum de dollars. Je leur demande pourquoi ils veulent aller sur la côte ouest. Ils nous répondent : « Pour voir . »
Pas besoin d’explication de texte.

Notre dernier jour de travail à la ferme vient de se terminer. Nous faisons le tour pour dire au revoir à tout le monde.
Nous récupérons nos derniers bulletins de paie auprès de Woody. La comptable est déjà partie en week-end. On constate une anomalie. 10 A$ en moins sur chacune de nos feuilles de paie. Woody ne sait pas à quoi elle correspond. On insiste pas. On appellera le bureau depuis K.I.. On embrasse les wallons et dans un dernier geste de la main nous disons adieu à la ferme. Sur la route qui mène à la nationale, une fois passée les terres de Don, j’aperçois Scott qui fait du stop à l’australienne, avec l’index droit orienté vers le sol. Je m’arrête à sa hauteur et nous lui proposons de le déposer là où ça l’arrange. Il m’indique le chemin. Nous ne tardons pas à pénétrer dans un quartier que nous ne connaissons pas. Une succession de petites maisons avec des jardins étroits, pelés vraisemblablement par des va et vient de chiens. Toutes ces baraques ont les clôtures rouillées, parfois abîmées ou éventrées. Certaines ont les fenêtres condamnées par des planches en bois clouées en travers. Quelques voitures traînent devant les maisons, certaines sont désossées, d’autres brûlées. On passe devant une maison où jouent trois gosses. Scott nous dit que c’est la baraque de Ted et qu’il habite un peu plus loin.
Je lui fais part de mon étonnement. Pas du quartier où il vit, mais de la distance qu’il y a entre ici et la ferme. Il y a bien cinq kilomètres et Scott n’a pas le permis de conduire. Il nous explique qu’il partait et rentrait en voiture avec Phillip qui est son voisin.
Il nous demande de nous arrêter quelques mètres avant sa maison qu’il nous montre du doigt. Il fait la bise à Laure et descend du van . Il en fait le tour pour me serrer la main et me dit : « Au fait, j’ai démissionné ! »

Nous repartons vers le centre pour refaire le plein du van et vérifier la pression des pneus. Dans l’email de Jacques que nous avons reçu aujourd’hui, il insiste sur les prix prohibitifs des aliments sur l’île.
Pendant que Laure s’occupe des courses, je m’occupe du van. A la station de gonflage, je fais connaissance avec un américain, Paul, pompier en Alaska. Je lui demande ce qui peut bien l’amener ici, lui, sa femme et leur camping-car 4X4. Il me raconte qu’il s’est un peu perdu et de son aveux même regrette de s’être perdu ici. Il me dit sans détour que depuis trois semaines qu’il est en Australie, c’est le coin le plus moche. Moche qu’il accentue avec cette gestuelle typiquement anglo-saxonne qui consiste à lever les bras au ciel, fermer les poings à l’exception du majeur et de l’index qu’il plie et déplie pour signifier des guillemets. Nous discutons pendant plus d’une heure des paysages qu’ils ont pu traverser. Il mime tant de fois ses guillemets que je ne sais même plus quel adjectif il veut mettre en valeur. Mais « bon », c’est « ça » « façon » de s’ « exprimer ». C’est aussi pénible à l’écrit qu’à l’oral. Au moins, cette conversation a le mérite de nous rassurer sur un point : Swanport est vraiment moche. Et pas seulement de notre avis.

On peut embarquer tout notre barda.

Kangaroo Island,
Mars 2005

Bon, on y est. Cap Jervis, dernier bout de terre avant K.I.. On distingue assez bien l’île. Un gros caillou. Une île, quoi. Pas aux portes de l’espoir, ni aux portes de l’amour. Une île où un français a décidé de faire du vin. Curieuse idée.
On embarque assez rapidement et je décide d’ouvrir quand même le guide, histoire d’en savoir un peu plus sur l’île. Laure , accrochée au bastingage, prend la pose. Elle me lance des œillades dignes des plus beaux regards de femmes du cinéma américain. En même temps, de visu, on fait pas très stars américaines mais plutôt french bouseux. Nos habits sont propres mais ils ont gardé les stigmates du travail à la ferme. Les touristes présents sur le bateau prennent bien soin de nous contourner. Ce n’est pas le fait du tangage. Laure, que ma concentration extrême intrigue me demande : « Alors, qu’est-ce qu’il y a de bien ?
- Ecoute. Alors gnagnagna shelterède beegees, gnagna turqoise siz, gnagnagna…
- En gros, ça dit quoi ?
- Ça dit que nous arrivons sur une île entourée d’eau. C’est quand même bien pour une île.
- Sinon elle est grande ?
- Plus petite que la Corse et plus grande que Porquerolles. Ah si, j’ai compris un autre truc : son nom vient du fait qu’il y a des kangourous dessus, dis-je, tout fier de démontrer mes capacités de traducteur. »
C’est après un dernier regard rempli de fierté que Laure me tourne le dos pour guetter d’éventuels dauphins. Je referme le guide et maudit ma bornitude à vouloir trimbaler ce guide de plus d’un kilo auquel je ne comprends quasiment rien. Le pire dans tout ça c’est que je Jean-Claude-Van-Daminise mon langage. Laure aussi d’ailleurs.
Je me rappelle que notre apprentissage de l’anglais oral s’est fait en prononçant des mots français avec un pseudo-accent anglais : « Cane iou give mi ze paônié pliz ? » Paônier pour panier, bien évidemment. Je ne donne qu’un exemple parmi tant d’autres.
Et maintenant, on Jean-Claude-Van-Daminise. Entre nous aussi.
Une voix au microphone retentit. Comme la voix est neutre, aucun stress de décelable et que nous apercevons le port à moins de cinquante mètres, je déduis que le bateau ne coule pas et que nous sommes donc arrivés. Qui a dit qu’il fallait être bilingue pour s’en sortir en Australie ? En attendant, on arrive sur une île qui est à deux heures du continent. Ile sur laquelle il y a un aérodrome qui dessert uniquement Adélaïde et sert de piste d’atterrissage aux Flying Doctors.
Le bateau accoste à Penneshaw, troisième ville de l’île. De ce que j’en vois, il doit bien y avoir une centaine d’habitants, guère plus. C’est la troisième et dernière des trois villes que compte K.I.. Kingscote, la plus grande, est plus à l’ouest et fait face au continent, tandis que Parndana se situe au centre de l’île. Au plus large, d’après l’échelle de la carte de l’île que j’ai dans le guide, elle doit faire quarante kilomètres et cent trente de long.
D’après les indications fournies par Mr LURTON, nous avons une petite cinquantaine de kilomètres à faire en direction de Parndana avant de bifurquer sur notre droite dans la Bark Hut Road. Il nous précise que le dernier tronçon d’une quinzaine de kilomètres jusqu’au vignoble est un piste très roulante, sans difficulté. Sa propriété, The Islander Estate Vineyards, est sur la gauche et se voit facilement grâce à son logo stylisé en forme de pingouin. Tout est dit. On a plus qu’à retrouver ce pingouin. La nuit doit tomber d’ici une heure et demi, largement le temps pour nous d’arriver au vignoble. Je jette un rapide coup d’œil aux cartes postales de l’unique boutique encore ouverte. Une vue aérienne de l’île nous permet d’en savoir un peu plus. Un bon tiers de l’île, dans sa partie orientale, est un parc national. C’est la seule partie réellement boisée. Pour le restant de l’île il semblerait qu’il n’y ait que des pâtures. On distingue assez bien les clôtures sans nous faire de réelles idées de leurs dimensions. Sinon, Kingscote ressemble à un petit port de pêche et nombre de cartes postales font la part belle à un pingouin bleuté. Tels sont les premiers enseignements que nous fournissent les cartes postales. « Les kangourous devraient manifester leur mécontentement », ajoute Laure.
Ce n’est pas la circulation qui nous ralentit. Nous avons croisé à peine trois voitures jusqu’à l’embranchement de la Bark Hut Road. C’est la première fois que nous empruntons une Dirt Road (ou Dust Road) avec le van. Les trois cents mille kilomètres au compteur témoignent sans nul doute possible que le van a déjà pratiqué ce genre de piste poussiéreuse. La BHR est large comme une avenue et est aussi rouge que les bordures d’eucalyptus sont vertes. On distingue, à peine, par des trouées, des prairies jaunes au-delà des arbres. Rouge, vert, jaune : un véritable étendard rasta s’ouvre devant nous.
Rien n’indique dans le premier kilomètre que la dizaine qui suit sera particulièrement longue à parcourir. Une voiture arrivant en sens inverse nous croise à toute allure et soulève un nuage rouge qui va mettre dix minutes à disparaître. Ce nuage a tellement obscurcie le soleil que nous n’y voyons plus rien. Nous nous arrêtons et constatons que le van n’est pas tout à fait étanche. Une fine pellicule rouge s’est déposée sur le tableau de bord. On a terminé de maudire le chauffard quand la visibilité revient. On redémarre et s’arrête de nouveau. Le van fait des soubresauts inquiétants. Le puzzle que constitue notre partie couchette se met en branle. On pense avoir un problème de suspensions ou autre quand nous apercevons au sol, une succession de vaguelettes de terre. La piste est striée de petites vaguelettes distantes les unes des autres d’une dizaine de centimètres. Nous décidons de progresser en première. Les secousses sont si violentes que nous pensons y laisser une partie du van. On se colle au bord de la route, là où il y a moins de trous, espérant ainsi préserver une partie du van. Nous roulons à un peu plus de cinq kilomètres à l’heure. Vitesse que l’on estime au pif car l’aiguille indiquant la vitesse ne bouge pas. On entend une voiture arrivée à toute allure dans notre dos. Le temps de la regarder dans le rétroviseur, elle nous a déjà dépassée avec un nuage de poussières plus important que le précédent.
On se demande bien dans quelle galère on s’est mis et continuons tant bien que mal notre route. Arrive enfin une partie plus roulante sur laquelle on augmente notre vitesse. On ne souhaite pas arriver à minuit.
A peine cinq kilomètres de parcouru, que la route se retransforme en champs de mines.
On arrive à la hauteur de la pancarte indiquant le vignoble bien après le coucher du soleil. Une délicieuse sensation de bien-être nous envahit. Nous sommes enfin arrivés. Surtout que le chemin qui débute maintenant crisse délicatement sous les roues de notre van. Nous pensons être dans une quelconque allée recouverte d’un fin gravier d’une villa bourgeoise. Nous roulons encore une centaine de mètres pour arriver à une villa qui d’après les descriptions est celle où vit le responsable de l’exploitation et son assistant.
Nous nous garons entre un pick-up et une Renault 19. Si il y a bien un endroit en Australie où nous ne pensions pas trouver une voiture française c’est bien celui-là.
Notre arrivée tardive à fait suffisamment de bruit pour que la maisonnée s’allume de toute part et que nous soyons accueillis par le maître des lieux, Paul.
En fait de deux personnes, trois personnes vivent sous le même toit. Paul nous présente rapidement à Greg son assistant et à Rudi, un ami d’enfance qui est venu se mettre au vert. Il nous sert un plateau de fromages avec des fruits frais en guise de bienvenue. Denrées que nous n’avons pas goûtés depuis des mois. Malheureusement pour nous, ce sont des biscottes et non du pain qui accompagnent le fromage.
Paul, que notre arrivée tardive amuse, nous apprend que pour avancer sur ce type de route, il faut rouler au moins à soixante kilomètres par heure pour être toujours en contact avec les crêtes et éviter au maximum les secousses. On comprend mieux ainsi les vitesses excessives atteintes par les deux véhicules que nous avons croisés.
Il est tard maintenant et décidons de prendre congé pour aller nous coucher. Paul nous a déjà prévu du travail pour le lendemain.
On ne dormira pas tout de suite. Dès l’ouverture de la porte latérale du van, nous constatons que la poussière s’est répandue dans tout le van. Nous passons une heure à secouer nos sacs de couchage et à nettoyer la cabine. Et quand, enfin, on se glisse dans nos duvets, ce sont des bagarres d’opossums tout proches qui nous empêchent de trouver le sommeil immédiatement.

Nous finissons de boire notre café en appréciant les dernières brumes matinales. De là où nous sommes on devine la BHR derrière un alignement d’arbres. Tout autour de la maison, broutent des moutons, trop peu pour faire un troupeau, assez pour de l’entretien. Le pick-up n’est plus là, seule la R19 subsiste. Rudi sort de la maison pour nous annoncer que l’on va rejoindre le chais dans un instant, le temps pour Greg de revenir de son footing matinal.
Nous avons l’esprit plus clair que la veille. Assez pour voir débouler Greg à vive allure qui au passage nous salue. Greg est bâtit comme une armoire à glasses. Il a autant d’abdominaux que moi de bide. Sans me vanter, je suis une armoire à glaces. On rentrerait facilement deux types comme moi dans ses habits. Un physique de colosse avec une gueule de surfeur. Je décide de rentrer le ventre en sa présence.
Nous suivons Rudi avec notre van. C’est donc lui l’heureux possesseur de ce magnifique carrosse, qui fait la fierté de notre industrie nationale. La piste s’enfonce à travers les pâtures pour finalement longer un bois. En contrebas, nous apercevons des filets blancs immenses qui protègent les vignes des oiseaux. Et tout autour du domaine, de grandes clôtures, métalliques et électrifiées, destinées à empêcher les opossums de faire la curée, d’après les explications que nous donnera Rudi une fois arrivés à la barrière cadenassée du vignoble. Greg tentera bien de nous expliquer quelque chose, mais son anglais nous est aussi compréhensible que le finnois. Nous faisons mine de comprendre et ponctuons nos mouvements de têtes par des Ahhhh ! et des MmmH ! .
Nous garons notre van à côté de deux baraques de chantier : une qui sert de bureau d’analyse et l’autre de sanitaires. Dans notre dos, le chais divisé en deux parties : une partie ouverte sur l’extérieur avec ses cuves en ciment et l’autre renfermant les tonneaux. Face à nous, sur la gauche, se trouvent d’immenses réservoirs d’eau de pluie ainsi qu’un énorme moteur diesel qui sert de groupe électrogène. Un moteur dont le ronronnement n’est jamais interrompu. A peine avons-nous éteint le notre de moteur que Rudi nous demande de l’aider pour installer des tables de tri et une girafe au pied d’une des cuves. Nous devons trier du raisin qui a été récolté la veille.
Paul, qui était enfermé dans son bureau depuis six heure du matin pour des analyses, nous rejoint. Il nous explique le but de l’opération et insiste sur l’objectif zéro défaut dans l’opération de tri. Pas de feuilles, pas de déchets, que de la grappe, que du raisin. Simple. S’ensuit le nettoyage des différents éléments et du chais. Pas plus compliqué que ça le boulot. Nous observons un smoko réglementaire sur le vignoble pendant lequel nous pouvons manger. Paul nous demande de le suivre pour que nous puissions signer notre contrat. Nous serons payés 16 A$ de l’heure. Nous n’en croyons pas nos yeux. De plus, comme nous sommes en quelque sorte assignés à résidence sur le domaine, le petit déjeuner nous est payé. La nourriture fournit au smoko et pour le repas de midi est gratuite. Je relis le contrat une deuxième fois pour trouver un piège. Aucun.
Nous retournons auprès de Rudi et Greg avec le sentiment d’avoir décroché la timbale.
Vers les onze heure, arrivent Walter et son fils James. Walter est l’intendant du domaine, son fils l’assiste dans son job. C’est lui, sur les ordres de Paul, qui ouvre les rangs à récolter et pose les cagettes de ramassage à intervalles réguliers. C’est encore lui, avec son fils, qui ramène la production au chais pour le tri.
Nous poursuivons la journée par la récolte de Malbec. Dix heures de travail plus tard, la journée est déjà terminée. La journée sous les filets est passée comme un charme. Il est amusant de voir, qu’ici comme ailleurs en Australie, les vignes sont hautes, contrairement aux notre dans le sud de la France. A cette remarque, Paul qui a fait ses armes essentiellement en France, nous explique non sans humour que les australiens sont trop fainéants pour se baisser. Il rajoute, pour être un peu plus sérieux, que le raisin à moins besoin d’être proche du sol ici qu’en France, car le soleil est plus intense ici. On comprend un petit peu et on apprécie surtout de ne pas avoir à courber l’échine.
Nous sommes conviés à un staff-drink pendant lequel Paul nous propose vins et bières. De la Coopers, de la verte, de la rouge. Un des meilleurs breuvages au monde, à mon sens. Malgré ça, j’accepte sur l’insistance de Laure de goûter le vin. C’est amusant de voir à l’étranger la réaction des gens face à un français avec un verre de vin à la main. Paul sait déjà que tous les français n’aiment pas forcément le vin et que nos origines ne font pas de nous des œnologues. Toutefois, pour satisfaire l’assemblée, je regarde les jambes, regarde sous la jupe, lui renifle le bouquet et déclare : « C’est bien du vin rouge. »
Paul comprend un peu le français et traduit mon intention humoristique. Je ne sais pas comment leur traduire que je m’en tamponne le coquillard, je m’en tape la nouille, je m’en secoue le pleureur, je m’en siphone l’arrosoir du pinard. Pinard auquel je préfère une bonne binouze (bière), un bon sky (whisky), un bon rhum (bon rhum, ça change pas), ou même un mousseux brun (coca). Parler des heures des parfums de violettes, de cassis, de framboises et myrtilles me fatigue au plus au point. Surtout qu’il n’y a pas la queue d’une myrtille sur l’île. Avec le nombre de cigarettes que je fume, j’ai déjà du mal à distinguer une odeur d’un parfum. Alors un Cabernet Franc qui aurait été élevé à flancs de coteaux orientés sud-ouest sur une terre à granulométrie homogène d’une Villageoise, c’est trop me demander. Avec un tel comportement, certain de mes compatriotes me pousseraient volontiers à l’exil, je le sais. Je demanderai la nationalité belge au titre de réfugié alcoolique. Il y en a marre de ces stéréotypes. (C’est vrai que nous sommes de fabuleux amants, avec énormément de goût pour les arts, la gastronomie et que nous sommes les dignes descendants des Lumières. Mais par pitié, vous qui me lisez, surtout si vous n’êtes pas français, ne nous adulez pas trop. Par certains côtés nous vous sommes supérieurs. D’accord presque tous. Mais nous ne sommes pas toujours au top. Je vais vous faire une confidence : tous les français ne sont pas de bons cuisiniers, et nous ne naissons pas avec un plateau de serveur vissé au bras. Tenez, prenez la cuisine anglaise –marrant comme ces deux mots ne vont pas du tout ensemble- par exemple, et bien il nous arrive parfois, par accident d’en faire. Nul n’est parfait en ce monde, et vous moins que nous. Je vous laisse, j’ai mon trottoir souillé de déjections canines à nettoyer.)
Tous partent rejoindre Morphée dans leurs pénates et nous laissent avec le seul véritable ami que nous aurons pendant nous escale à K.I. : Monty. C’est, d’après Paul, un Jack Russel. Pour le corps, nous sommes d’accord. Pour la gueule, sa mère a dû fauter avec un wallaby. Un museau allongé et deux grandes oreilles pointues, ça créé un doute. Ce chien qui d’habitude dormait dans sa niche passera toutes ses nuits sous le van. Toutes les fermes sur l’île ont un chien destiné à protéger les récoltes des opossums. Celui-là excelle dans l’aboiement après les oiseaux et dans la découverte de charognes d’opossums dans lesquelles il apprécie se rouler. Il a pas plus de goût pour les parfums que j’en ai.
Le chais reste allumé toute la nuit, le générateur itou. C’est dans ce ronronnement que l’on trouve le sommeil. A défaut d’être discret, il couvre mes ronflements.

A six heure, j’entrouvre les yeux, réveillé par un bip-bip. J’essuie la vitre arrière du van couverte de buée et vois Paul qui s’active avec un chariot élévateur. Son bip-bip et son gyrophare continuent leur œuvre alors que je me rendors.
A sept heure et demi on finit de déjeuner quand se gare trois voitures à côté de la notre. Les passagers annoncent les renforts à venir dans les récoltes. Tim, Tim et Leon se présentent et nous faisons de même quand un autre Tim arrive. Pour faire simple, entre nous, un sera Tim-Beau-Gosse, un Tim-Mike-Hamer et Tim-Tout-Court. TBG et TTC sont des fermiers tandis que Leon et TMH sont ouvriers agricoles et courent le cacheton sur l’île comme nous autour de l’Australie. TMH a fait une fois une tentative sur le continent et est rentré bien vite sur son île qui lui manquée tant. Leon n’a jamais quitté l’île. TBG habite la première ferme après le vignoble en venant de Parndana. Il a quelques vaches et un potager, ça lui suffit. Il est beau comme le cow-boy de Marlboro. Il est le seul fermier à venir travailler avec un jean propre et repassé. Un chapeau australien troué juste ce qu’il faut pour lui donner un style. En toute circonstance, il donne l’impression de prendre la pose pour un catalogue RM Williams, dont il porte chemise, jeans, bottes et chapeau. Une vitrine ambulante pour la marque. Quoi de plus naturel, c’est la marque fétiche des fermiers australiens, comme Lacoste celle des petits bourgeois et des dealers chez nous. Debra, pour nous remercier de notre travail accompli à Adelaïde avait offert à Laure une de ses vielles paires de RM et à moi une boucle de ceinture. Pour qui a vécu dans le bush, la marque est indispensable. Le magazine OUTBACK, qui offre les meilleurs reportages sur le bush et ses habitants, est l’organe de presse publicitaire de la marque ; il n’est pas rare d’y lire que des rassemblements d’amoureux de la marque se rencontre pour exposer leurs bottes les plus vieilles et les plus cabossées. (Téma bouffon, t’as vu mon Lacoste. Chanmé, l’est troué avec des boulettes de teuchis.) TTC par contre possède des moutons et quelques vignes dont il revend la récolte à Jacques LURTON. Tous profitent de creux dans leurs activités pour arrondir les fins de mois ici.
Ensemble nous faisons la récolte et le tri du jour, exception faite de Paul et Greg qui ne participent que ponctuellement. Paul, Greg et Rudi ne sont pas des îliens. Aux yeux des habitants de l’île, ils apparaissent comme des étrangers. Comme le toulousain est pour l’ariégeois un doryphore. Notre vocation à être ouvrier agricole, ainsi que la précarité extrême que l’on représente à leurs yeux à vivre dans un van aussi minuscule nous protègent de toute velléité de leur part. Mieux, ils nous prennent en sympathie. Paul, à travers Jacques, représente à leurs yeux le grand capital. Le riche terrien venu acheter leurs terres pour mieux les exploiter.
On en apprend un peu plus sur la vie ici. Tous ont des chiens à opossums, dressés pour les tuer. Ils leur arrivent même de les dégommer eux-mêmes pour nourrir leurs bêtes. Les kangourous involontairement (sic !)cartonnés par leurs voitures se retrouvent bien vite ficelés aux pares-buffles et éventrés pour la curée canine. Malgré l’interdiction, ils m’avouent que faute de kangourous suicidaires, des balles de 22 se perdent parfois dans leurs têtes. Une vraie vie sauvage. Ils nous expliquent que l’opossum est feral (nuisible). Il a été introduit sur l’île voilà plus d’un siècle pour sa fourrure. Le déclin de cette activité a permis à l’animal de se développer dans un biotope qui n’était pas le sien, mettant ainsi en péril d’autres espèces. Les locaux n’ont pas attendu ces considérations écologiques pour flinguer tout ce qu’ils jugent nuisibles à leurs récoltes et à leurs troupeaux. L’opossum a autant sa place sur l’île, que le lapin ou le chat sur le continent. Il est interdit d’introduire ces deux derniers animaux sur l’île. Quelques chats furent introduits malgré tout. Les fermiers ont une tolérance de façade à son égard. Ils ne veulent pas heurter nos sensibilités européennes ; il n’en demeure pas moins que personne ne ralentira son véhicule si un chat à le malheur de traverser devant lui, bien au contraire. Pour justifier un peu plus ces propos, TMH ajoute que dans le seul supermarché de l’île, à Kingscote, il n’y a aucun aliment pour chiens en vente. Alors …

A chaque jour son cépage à récolter.
Tous les soirs, lors du nettoyage du chais, nous chargeons l’arrière du pick-up de l’exploitation de toutes les rafles qui sont transportées hors de l’exploitation. Je demande à Paul à quel endroit il les jette. Il me promet de m’y amener un jour jugeant que cela pourrait être intéressant pour moi.
Paul nous annonce la venue de Jacques pour le lendemain. Nous avons hâte de faire sa connaissance et de lui demander ce qui a bien pu le motiver à installer un vignoble à cet endroit aussi singulier et éloigner de tout. En effet, il existe quelques vignobles sur l’île, et ne jouissent pas d’une quelconque réputation dans le pays.
Nous profitons de cette fin de journée pour faire un tour dans le vignoble. Depuis notre arrivée, nous nous sommes contentés des allers et venues entre notre van, le chai, et les vignes. Monty nous suit à la trace. Tantôt il nous précède pour bien nous montrer qu’il sait effrayer les oiseaux. Nous atteignons le point culminant du domaine et avons enfin un point de vue panoramique du vignoble. Nous en percevons facilement les contours. De là où nous sommes, pas une habitation en vu. Mis à part les vignes qui nous entourent, seules des prairies sèches se distinguent et quelques bosquets.
Monty semble avoir renifler une piste et décidons de le suivre. Nous ne pouvons pas nous perdre puisque le domaine est entièrement clôturé. Le chien nous entraîne au pied du seul arbre qui se trouve au milieu des vignes. Sans doute, devant sa majesté, Jacques n’a pas souhaité le faire abattre lors de la création du vignoble. Il doit bien faire vingt mètre et semble creux à mi-hauteur. Monty bondit, aboie, grogne à l’attention de l’arbre. Sûr que ce n’est pas un oiseau qu’il a reniflé mais un opossum. Nous retournons au chai et informons Walter. Il fait à l’attention du chien un sourire et déclare qu’il n’est si inutile. Il grimpe sur un quad sur lequel il a fixé ce qui ressemble à un piège et disparaît en direction de l’arbre.
Paul, que l’animation a fait sortir de son laboratoire, s’informe et nous propose de ce fait d’améliorer nos repas et nous demande de le suivre. On espère juste qu’il ne compte pas nous faire manger de l’opossum. Nous montons dans son pick-up et sortons du vignoble. A mi-chemin de la maison où vivent les garçons, Paul sort de la piste pour rentrer dans les près. Les quelques moutons chargés de l’entretien s’affolent et s’éparpillent dans tous les sens. Sans ralentir, il nous montre de loin où les rafles sont jetées en contrebas de la colline et braque furieusement pour remonter. Une fois arrivés en haut, il nous désigne des arbres alignés qui serpentent à une centaine de mètres. Arrivés à leur hauteur, Paul arrête son engin et nous demande de le suivre. Les arbres dominent une rivière dont le lit est à plus de quatre mètre en contre-bas de la berge. Toutefois, la sécheresse n’épargne pas l’île et nous parvenons à descendre au niveau des quelques trous d’eau. Paul nous explique que pendant plus d’un mois, il a vécu seul sur le domaine et n’avait pour seule distraction que la pêche au « marrons » dans ces billabong et le possums shooting. Il se dirige vers une cordelette verte arrimée à la berge et la tire vers lui. Il extrait de l’eau un piège à écrevisses dans lequel quatre marrons sont piégées. Ces écrevisses noires sont trois fois plus grosses que nos écrevisses de rivières et nous impressionnent.
Nous remontons les pièges et Paul nous initie à l’arrachage de tête tout en nous donnant des suggestions de préparation. Les bêtes sont vives et leurs pinces énormes m’engagent à bien écouter les instructions de Paul pour les tuer. Laure se contente de détourner le regard. Paul nous explique qu’il ne supporte plus l’idée de devoir remanger un jour des marrons. Il en est écoeuré. Il finit par nous conseiller de faire des rotations avec les différents billabongs pour ne pas épuiser nos ressources.
De retour au van, nous nous empressons de nettoyer les marrons et de les faire bouillir. Tandis que Monty est intrigué par les antennes de la bête qui bougent encore, nous nous léchons les babines à la vision de ces carapaces qui rougissent dans l’eau bouillante. Une alternative aux pâtes bienvenue dans nos repas du soir. Les derniers restés au vignoble s’amusent de notre joie autour de la bouteille de gaz.
C’est en compagnie des rares bruits de la nuit et du vol de quelques chauves-souris que nous dégustons notre repas.

Après le malbec, le sémillon, c’est au tour du shiraz.
La venue de Jacques ne semble stresser personne. Nous profitons d’interroger Paul sur de menus détails. L’alimentaire mon cher Manson et la lessive. Il nous dit que pour ces détails, une visite de Kingscote s’impose. Seulement Kingscote est à plus de quarante cinq kilomètres de route sans oublier la quinzaine de kilomètres de piste. Nous négocions notre après-midi car nous n’avons plus rien de propre à nous mettre et devons refaire le plein.
Permission accordée.
Sur les avertissements de Paul, nous gardons une vitesse supérieure à cinquante sur la piste pour atténuer les secousses. Cette solution efficace nous redonne le sourire jusqu’à ce que Laure constate que la poussière s’immisce à nouveau dans le van. Comme nous n’avons pas d’autres choix nous continuons notre route.
Après un peu plus d’heure, quatre fermes et une cabine téléphonique plus tard, nous arrivons à Kingscote. En moins de cinq minutes nous en faisons le tour et trouvons ce que nous sommes venus chercher. Nous commençons par l’alimentaire. Les prix sont cinquante pour cent plus cher que sur le continent, il n’y a bien que le miel et un fromage de brebis, produits sur l’île, qui soient abordables. Au rayon viandes à griller, car il y a de tels rayons en Australie, nous prenons du kangourou. Son goût et sa texture sont proches de la viande chevaline. Laure demande à la caisse si le kangourou a été tué sur l’île, à quoi la caissière répond que c’est un kangourou d’élevage. Que les kangourous sauvages ont un parasite qui nous rendrait malade et que seuls les aborigènes sont immunisés contre ce parasite. J’imagine très vite des hangars d’élevages avec des plafonds très hauts et remplis de kangourous sautillants.
Nous chargeons tout dans le van et nous dirigeons vers la laverie automatique de l’île. La laverie est le seul endroit avec lequel nous gardons un contact avec les people. En effet, dans la laverie, toutes les semaines, le dernier numéro de New Idea est abandonné par une âme charitable. Grâce à elle, toutes les semaines, nous suivons les problèmes de santé de Killy Minogue, les problèmes de couple de Nicole Kidman, les aventures follement intéressantes d’une inconnue Paris Hilton. On suppose que cette dernière est une starlette d’origine australienne au même titre que les deux premières. Nous passons presque deux heures dans la laverie à attendre que toutes nos affaires soient propres et sèches.
Nous nous hâtons de rentrer pour faire la connaissance de Jacques. Le temps de rentrer, la nuit est déjà là. Nous nous dépêchons de nettoyer la poussière dans le van quand arrive Jacques dans son LandRover. Il décharge de son 4X4 un barbecue électrique et quelques victuailles.
Jacques est un homme grand et maigre. Une maigreur caractéristique des hommes anxieux qui se livrent tout entier à leur travail. Paul nous avait appris qu’il était le fils d’un gros vigneron du Bordelais et que c’est chez lui qu’il avait appris son métier. Jacques nous apprend qu’il n’est de passage que pour deux jours et dois rentrer en France avant de repartir pour l’Argentine et enfin revenir ici pour la fête des vendanges. Il nous pose des questions sur notre voyage sans donner l’impression d’écouter les réponses. Il ponctue la conversation de « ah bon, ah bon » de manière continuelle donnant ainsi l’impression d’entendre mais de ne pas écouter. Il a un petit mot pour tout le monde tout en inspectant ces tonneaux en chêne (de la tonnellerie Radoux) qu’il nous dit avoir fait venir ici à grands frais. Tonneaux qui d’après lui méritent le voyage tant la qualité locale est médiocre en ce qui concerne la tonnellerie. A part les fondations et les murs, tout vient de France. Des cuves aux tonneaux en passant par les pieds de vignes.
Après une bonne heure, l’ambiance commence à être un peu moins formelle et tout le monde y va de sa plaisanterie. Jacques débouche, ou devrais-je dire dévisse, une bouteille du vin produit l’année passée. Un rosé au joli nom de Pink Pinguin. Sans faire les esthètes nous descendons nos verres et le questionnons sur le choix de l’île. Prosaïquement, il nous dit que l’île est situé par rapport à l’Equateur à la même distance que Casablanca et lui assure un ensoleillement exceptionnel et qu’il souhaite faire un vin de très grande qualité dans un but d’image commerciale. Il ne fait aucun bénéfice avec le vin produit sur K.I.. Toutefois, un peu plus tard, il nous avouera que dans sa jeunesse il avait fait le tour de l’Australie en auto-stop et était tombé amoureux de l’île. Il avait tant aimé l’île que lorsqu’il rencontra la femme de sa vie, Françoise, il avait tenu à la lui faire découvrir. Par miracle, le charme avait opéré sur elle comme sur lui et décision fut prise d’avoir un pied à terre sur K.I. et nous le comprenons ainsi, un prétexte professionnel pour y revenir par la même occasion.

Du carbernet franc au sangiovese en passant par le viogner. Et ainsi de suite.
Au fur et à mesure que la saison avance, les récoltes sont de plus en plus importantes et Paul doit faire appel à plus de main-d’œuvre. Comme toutes les récoltes se font à la même période, les ouvriers agricoles sont durs à trouver. Paul justifie ainsi la nourriture offerte aux ouvriers ainsi qu’un taux horaire anormalement supérieur dans ce secteur d’activité qui est souvent payé au rendement. De plus, l’éloignement du vignoble n’incite pas à la fidélité. Toutefois, car nous sommes sur une île, les conditions de travail offertes par le « français » semblent satisfaisantes. Et après une grosse semaine, nous nous retrouvons une quinzaine à travailler régulièrement sur le domaine. Des étudiants, des hippies, des fermiers, un couple de backpackers hispano-hollandais rejoignent notre petite équipe. Maria et Ronald, les deux backpackers, sont sur l’île depuis une semaine et vivent dans une maison de pêcheurs chez un ami de Ronald qui leur a trouvé ce travail. Nous apprenons que Maria a un visa de six mois et devra rentrer en Espagne à la fin du mois. Nous comprenons que le visa est distribué pour un an aux jeunes européens issus des pays riches. Portugais, italiens, grecs n’ont pas encore droit à ce visa-vacances-travail.
Ruth, une hippie forte en gueule d’un mètre quatre-vingt cinq, vient tous les jours maintenant avec son mari d’un mètre soixante les bras levé ainsi que leur fils.
Un autre Tim s’incruste dans l’équipe. Nous l’appelons Tim le Jeune. Il est étudiant et sait comment dédramatiser le pet, en distillant à sa guise la douce mélopée de ses intestins. A tout vent et en tout lieu, il n’aura de cesse de sourire à ses exploits anaux et ponctue d’un rot toutes les remarques qui lui sont faites suites à un de ses pets. Nous avons, Laure et moi, longtemps hésité à l’appeler entre nous Tim le Romantique. A sa manière, un peu cavalière, il représente bien ce qui pour nous est typiquement australien : la décontraction et l’abnégation des conventions.
Jimmy Boyle, un éleveur de moutons, vient maintenant tout les jours, en attendant que la récolte se fasse sur son domaine. Il a vendu à l’avance sa récolte à Jacques. Eux plus quelques étudiantes et fermiers de passages, forment la grosse équipe.
Les vignes sont ainsi récoltées plus vite et triées plus rapidement. Bien qu’ils aient tous besoin d’argent, à dix-sept heure, tous débrayent pour ne pas rentrer avec la nuit. Les pistes sont dangereuses la nuit.

Bien que rompus à ce rythme de travail, de huit à vingt, nous manquons de vie sociale. A cette déclaration, Rudi nous propose de faire un restaurant à Parndana avec Greg. Nous sautons sur l’occasion. Nous donnons un coup de main en procédant au pigeage et au remontage du vin dans les cuves afin que nous finissions tous en même temps. Quand tout est fini, nous embarquons dans la R19 et fonçons dans la nuit. Nous sommes un peu effrayés par la vitesse à laquelle Rudi entraîne sa voiture sur la piste. De l’arrière de la voiture nous ne faisons que ressentir les soubresauts quand Rudi donne un violent coup de freins à cause d’une mère opossum qui traversait la piste avec un petit sur le dos. Encore des réflexes de continental. Après cette embardée, la voiture récupère le centre de la piste, et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, nous nous retrouvons sur la route. Parndana n’est plus qu’à quinze kilomètres.
Nous descendons de la voiture et découvrons qu’une clandestine s’est accrochée à la portière arrière gauche. Une énorme araignée grise, nous semble-t-il, puisque à sa vue nous avons déjà reculé de dix mètres. Laure signale à Rudi qu’elle ne remontera pas dans la voiture tant qu’il y aura cette araignée dessus. Comme Rudi veut se débarrasser de cette contrariété avant le repas, il décide de l’évacuer d’un revers de la main. Nous le suivons du regard mais perdons de vue l’araignée. Nous ne savons pas où elle a terminé sa chute.
Greg sourit à l’attention de Laure et montre du doigt sa cuisse. Le monstre, gros comme une main, c s’est fiché sur son jeans. Un cri et un revers de sa part font disparaître l’animal dans l’obscurité. Nous rions tous de l’incident dont Laure tente de se remettre. Légèrement tremblotante, elle rentre dans le pub sans oublier de me demander si l’araignée ne nous suit pas. Elle est rassurée en apprenant que l’araignée n’a pas soif.
Ayant pris connaissance de l’incident, le barman nous informe que malgré sa taille, elle est moins dangereuses que les Redbacks que nous côtoyons tous les jours dans les vignes. Pour le coup, c’est moi qui aie besoin d’un verre. Et vite.
Greg, pendant le repas, croit nous rassurer en disant qu’il y a dans le laboratoire tout un arsenal de sérums nous permettant d’attendre une éventuelle évacuation avec les Flying Doctors. Il rajoute, que l’année passée, un voyageur s’est vu contraindre à un rapatriement sanitaire à cause de ces araignées. OK, on prend note. Demain on travaillera avec des gants.

Aux cépages succèdent les aventures palpitantes de Paris que nous visitons le plus possible. Ah Paris sera toujours Paris. Quand nous lavons notre linge sale c’est le sien qu’elle déballe dans les tabloïds. On ne sait toujours pas si elle est comédienne ou chanteuse mais on sait quand elle voit son esthéticienne, la marque de sa dernière voiture et le nom de son chien. J’ai en tête la déclaration d’amour des supporters de l’OM à l’attention de ceux du PSG : Paris, Paris on t’adule ! Un truc comme ça.
Pendant que l’un surveille la lessive –on ne sait jamais, quelqu’un pourrait avoir envie de voler nos fringues trouées- l’autre passe des coups de fil vers la France.
Les nouvelles concernant la santé de la grand-mère de Laure sont de pire en pire, jours après jours. Au détour de la conversation, je propose à Laure de rentrer en France et de me rejoindre plus tard. Elle refuse cette alternative. Elle a bien conscience, malgré son chagrin, que rien ne peut changer la destinée. Laure a communiqué les coordonnées de la maison à sa mère dans le cas où la funeste nouvelle tomberait.

Nous empruntons maintenant le 4X4 de Jacques pour nous rendre à la cabine téléphonique. Pour éviter de bloquer le véhicule à l’aéroport, Paul avait accompagné Jacques le jour de son départ. Grâce au 4X4, nous hésitons moins à prendre la piste. On aurait pu téléphoner depuis la maison, mais Laure, par pudeur, ne souhaite par partager son angoisse et son chagrin. La cabine où nous nous arrêtons est à mi-chemin en direction de Kingscote et est plongé dans le noir. Je dois, tous les soirs, éclairer la cabine avec les phares pour que Laure puisse composer les différents codes de la carte internationale.
Les nouvelles sont de moins en moins bonnes et c’est sur le chemin du retour qu’elle évacue sa tristesse. Une fois les clefs du 4X4 rendues, le quotidien reprend le dessus.

Pour notre premier jour de repos depuis vingt sept jours (ça compte) nous décidons de visiter l’île. Nous décidons de nous perdre sur les pistes. Sans carte, nous décidons tantôt de prendre à droite, tantôt à gauche pour arriver au pied d’un plage déserte. L’eau glacée nous rappelle que nous sommes face à l’Antarctique. Cela n’a pas l’air de déranger les pélicans qui ont élu domicile à cet endroit.
Tandis que nous nous baignons, sur le semblant de parking où nous avons garé le 4X4, des kangourous se risquent à une inspection du véhicule. Un parfum de paradis souffle sur cette crique que nous devons quitter à regret. La fin de l’été est tout proche et la nuit tombe plus vite.
Nous tachons de retrouver l’axe principal de l’île pour nous arrêter à Parndana. Avec la nuit qui tombe, c’est notre sens de l’orientation qui nous joue des tours. Nous passons plus de deux heures sur les pistes quand nous retrouvons le goudron. La nuit est bien là avec sa cohorte d’opossums et de kangourous qui traînent sur la chaussée. Comme Monty est nourrit par Paul, nous ne jugeons pas utile de démolir le véhicule de Jacques contre ces marsupiaux.
On s’arrête au pub où des tondeurs de moutons descendent des bières tout en partageant leurs aventures avec l’assemblée présente. Ces travailleurs sont tous des nomades et n’ont pour seul hymne que la Waltzing Mathilda de Banjo Patterson. Ce poème, qui raconte l’histoire d’un voleur de moutons et dont le personnage central est le swag, sorte de sac de couchage amélioré, a bien failli être l’hymne officiel du pays. Les tondeurs sont de plus en plus rares et souvent les éleveurs doivent faire appel à des néo-zélandais et parfois même à des argentins.
Alors que je demande si un poste internet est libre au barman, Laure m’indique un tondeur et me demande si je vois à quoi je m’expose si je veux tondre des moutons. Le type en question est bossu et son cou disparaît entre ses épaules. Les fermiers qui travaillent avec nous affirment que c’est le boulot le plus dur au monde. Que seuls les meilleurs peuvent en vivre. Les tondeurs sont partout respectés car leur métier est indispensable, et surtout parce qu’ils sont les derniers hommes libres de ce pays continent, ils portent en eux l’image du bush. Une survivance du temps des pionniers, tels des chercheurs d’or avec leur batée. Ils sont au-delà du folklore.
Tandis qu’un tondeur met un morceau country rock des Waifs au juke-box, je lance la connexion avec notre boîte email. Telles des bouteilles à la mer, j’ai envoyé des messages à mes meilleurs amis : Jérôme en France et Moustafa au Emirats voilà bien un mois et demi sans réponse. J’en comprends malheureusement la raison qui m’est expliquée par Moustafa : la mère de Jéjé est décédée deux mois plus tôt d’une rupture d’anévrisme. Il faut que ce soit un email des Emirats qui me donne des nouvelles d’un ami en France, pour finalement compatir en Australie. Nous sommes bouleversés pour notre ami et ne savons quelles attitudes adopter. Je me sens loin, trop loin. Mais pour faire quoi au juste ? Ma présence n’aurait pas ramené sa mère. Je me sens vide et inutile.

Nous sommes saouls alors que ce sont les tondeurs qui trinquent. On rejoint l’auto en silence. Des lieux communs sur la douleur ressentie par la famille de Jérôme émaillent le peu de conversation que nous avons sur le chemin retour. Nous gardons pour nous nos sentiments les plus profonds. Je me demande si je suis l’ami de mes amis. La réponse jaillit dans mon esprit avec une rare évidence : je leur suis inutile. Je ne suis ni un phare dans la nuit et encore moins une bouée de sauvetage. Tout simplement inutile.

Paul s’était rendu la veille au vignoble de Jimmy Boyle afin de préparer ses vendanges. Nous sommes tous chez lui et découvrons une parcelle que notre grosse équipe n’aura pas de mal à récolter en une journée.
A la pause déjeuner, Tim Tout Court nous demande à Laure et moi d’activer notre repas. Il souhaite nous montrer quelque chose qui devrait nous intéresser. Nous consultons Paul avant de grimper dans sa voiture. Il semble savoir où nous partons et nous accorde cette pause supplémentaire.
TTC roule tambour battant sur la piste rouge sans toutefois nous dire où nous allons. TTC salue les rares véhicules que nous croisons d’un geste typiquement australien en levant l’index de la main restée sur le volant. Une courtoisie du bush. Nous croisons ainsi quatre voitures.
Pourtant à la dernière il ne fait aucun signe et nous dit : « Rubberneck ! » justifiant ainsi son oubli du traditionnel salut. L’australien parlé, surtout dans le bush est très imagé. Nous demandons une explication à cette expression qui nous est complètement obscure : cou en caoutchouc. Il ne tarde pas à nous dire que c’est le nom employé pour désigner les touristes car où qu’ils aillent ils regardent en l’air, en bas, à droite et à gauche. Je lui demande comment il a pu s’apercevoir que c’était un touriste alors que nous roulons à vive allure. A cela il me répond que la voiture en question était trop propre et devait être une voiture de location. Le bon sens en action.
TTC ralentit et se tourne vers moi : « Tu veux toujours tondre des moutons ? » me dit-il. Tu parles Charles que j’ai envie !
A ma mine réjouie il comprend qu’il n’a pas besoin de m’expliquer où nous allons.
Nous entrons dans un chemin étroit à peine indiqué par une pancarte et arrivons à une ferme. Nous nous garons devant un bâtiment en bois que TTC nous indique être le shearing shed, l’entrepôt où sont tondus les moutons. Devant le bâtiment, trois hommes et une femme se rincent le gosier avec des bières et fument. TTC nous présente. Ce sont les tondeurs venus du continent pour tondre son troupeau. Il ne sont pas surpris de notre visite. Il semblerait que nous ayons attendus.
TTC fait appel à celui qu’il présente comme étant le meilleur. Il peut tondre entièrement deux moutons à la minutes et est payé cinquante cents par mouton tondu.
Nous rentrons à sa suite dans le hangar. Sur la gauche des box, dans lesquels les moutons encore couvert d’une épaisse laine attendent leur tour. Face aux box un grand espace vide, avec accrochées au plafond les tondeuses montées sur des bras articulés. Et de l’autre côté de cet espace vide deux personnes s’activent. Une racle le sol avec un râteau sans dents récupérant ainsi toute la laine restée au sol et la transmet à l’autre qui est chargée de la mettre dans une machine qui compacte la laine en ballot énorme.
Notre tondeur prend un mouton et sans ménagement le soulève par une patte, le pose sur le cul et le coince avec une de ses jambes. Il passe la patte qu’il a soulevé entre ses jambes, dans son dos, et laisse reposer la tête de l’animal sur son entre-jambes. Une fois la bête immobilisée, il lève son bras droit, attrape la tondeuse et se penche pour attaquer par la tête. S’ensuit les pattes qu’il dégage, puis le poitrail, pour finir par les flancs et le dos. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, la bête est tondue et expédiée au dehors par une trappe où elle rejoint ses congénères. Le temps de dire ouf, il appuie sur son compteur manuel pour justifier ses moutons tondus et la laine est ramassée faisant place nette. Easy.
Sous le regard de Laure et TTC, il me tend un mouton que je n’ose, par timidité, pas malmener. Il me coince l’animal et je commence à tondre. Je sens vite la douleur envahir mes épaules et comprends mieux pourquoi tous ont des physiques aussi singuliers. Je mets bien dix minutes pour tondre l’animal que j’ai fini par blesser à cause de ma maladresse. Le tondeur récupère l’animal et d’un geste attrape ce qui semble être sa trousse personnelle de tonte. Dans cette trousse, outre l’emplacement de sa tondeuse, il y a du fil et des aiguilles. Il nous explique que les tondeurs doivent aussi prendre garde de rendre les moutons dans le meilleur des états possibles. Tout en nous expliquant cela, il recoud l’animal là où je l’ai blessé et le renvoi vers le troupeau. Je suis fasciné par ce que je viens de voir. Même l’odeur entêtante des peaux de moutons ne peux me hotter du visage un sourire béat remplit d’admiration.
TTC nous demande de nous reculer afin que les tondeurs puissent se remettre au boulot. L’un deux allume une radio à fond. C’est le groupe ACDC qui tente de couvrir le bruit des quatre tondeuses mises en action en même temps. C’est dans ce vacarme que nos tondeurs reprennent le travail à un rythme effréné. Nous restons pour les voir tondre encore quelques moutons et décidons d’y aller. Avant de partir, je jette un coup d’oeil au compteur de notre tondeur sur lequel est affiché cent cinquante. TTC nous informe qu’il n’est pas encore à plein régime et devrait dès demain atteindre les deux cent à la mi-journée. Sur cela, nous saluons les tondeurs et repartons.
TTC nous explique que des tondeurs rapides permettent de payer moins les ouvriers chargés de la collecte car eux sont payés à l’heure. De plus, comme les bons tondeurs sont recherchés, ils peuvent facilement faire plusieurs fermes sur une saison. Il rajoute que la majorité d’entre eux, pendant la saison creuse se la coulent douce en Asie. Cinq à six mois de travail intense pour six à sept de farniente.
Je médite toute l’après-midi sur ce style de vie singulier mais au combien tentant.

Paul déploie des trésors d’imagination pour nous faire travailler. L’activité est à ce point déclinante qu’il ne convoque la totalité de l’équipe qu’un jour sur deux. A peine si il nous donne du travail pour toute une matinée. Nous le rassurons bien vite, heureux de pouvoir se balader avec le chien à la recherche de quelques koalas à observer. Lors de cette randonnée à travers les hectares de Jacques, nous découvrons bien vite une faune riche que le déplacement à bord du van ne nous permettait pas de voir.
Le chien qui était devenu neurasthénique à force d’être enfermé dans l’enclos s’agite comme un damné une fois la barrière franchie. Lorsqu’il aperçoit les moutons au loin, il ne manque pas de nous montrer qu’il peut aussi être un chien de berger. Au lieu de rassembler le troupeau qui n’est pas bien gros, il éclate l’ensemble tel une boule de bowling faisant un strike. Les moutons se dispersent rapidement nous obligeant à hurler après le chien car certains se dirigent tout droit vers les billabongs.
Monty nous rejoint crânement pour finalement repartir à la charge vers un koala au pied d’un arbre que la digestion de ses feuilles d’eucalyptus endort. L’animal dans un sursaut, grimpe dans l’arbre in extremis. Il est bon pour voir un cardiologue. Ce koala, comme la plupart de ses congénères a un collier rouge avec une balise. Il a été introduit sur l’île pour être protégé. Beaucoup d’entre eux meurent dans les fréquents incendies que connaissent les forêts du continent. Du moment qu’il ne mange que de l’eucalyptus, il a peut-être une chance de ne pas servir de cible.
Nous feignons de nous désintéresser du chien quand notre route croise un tiger snake, un long serpent noir réputé pour être le plus dangereux serpent d’Australie. Nous prenons peur et décidons de ne plus marcher à travers champ dans les hautes herbes.
Le chien qui nous a finalement rejoint, s’est calmé. Usant de son flair, c’est dans un taillis qu’il nous entraîne à la rencontre d’un échidné que l’on décrira comme un hérisson géant jaune à poche. L’animal, comme son cousin européen, a une très mauvaise vue mais une ouïe et un odorat hors-pair. A notre approche il a tôt fait de se mettre en boule et de rester immobile. Je chante à Laure ce que je lui vends comme étant une adaptation australienne d’une chanson de Brassens : «… that’s un échidné qui piqué, qui piqué et qui wanted qu’on l’carresse, resse, resse … »
Le soleil finit sa course lorsqu’un iguane traverse devant nous pour rejoindre son trou. En l’espace d’une après-midi, nous avons observé plus de vie sauvage que nous n’en avons vu depuis notre arrivée dans ce pays.
Le récit de nos rencontres à Paul lui rappelle qu’il souhaite m’initier au tir d’opossums. Je propose uniquement de l’accompagner. Laure est horrifiée à l’idée que l’on puisse tuer un animal aussi mignon, ce sont ses mots.
Je grimpe avec Paul dans son pick-up. Il m’explique que c’est un animal nocturne et me demande de charger le fusil 22 long rifle rangé sous le siège. Tout en conduisant, il m’explique comment charger l’arme avec les balles que j’ai trouvé dans la boîte à gants. Pendant ce temps, il attrape de sa main gauche, un projecteur avec une poignée qu’il branche sur l’allume cigare.
La nuit est presque noire quand nous arrivons là où nous déchargeons les rafles. Il me demande de faire un balayage avec le projecteur et je distingue des yeux dans la nuit. Il me regarde et me dit : « On ne tire pas sur les yeux jaunes, ce sont les moutons. Par contre si tu vois des yeux rouges, là, c’est sûr que ce sont des opossums. »
Il me demande d’insister sur le tas de rafles et d’observer ce qui d’après lui est un groupe d’opossums qui mangent un de leur congénère mort la veille. Je dois lui faire confiance quand il arme son fusil et tire sur l’opossum qui dans un dernier spasme sursaute et retombe raide sur le sol. Le bruit de la détonation a créé la confusion chez ces pauvres bêtes qui pour la plupart détallent tandis que certaines restent hypnotisés par la lampe. Il réengage une balle dans le canon et appuie sur la détente à nouveau. Il fait mouche.
Je suis tétanisé par l’horreur et la fascination qu’exerce sur moi cette arme. Paul perçoit la confusion qui règne en moi et m’explique que l’état lui-même encourage l’élimination de l’opossum sur cette île, qu’il est un véritable fléau.
Cet argument, sensé me déculpabiliser, fait lui aussi mouche. Avant d’arriver sur l’île, à part quelques insectes, je n’avais jamais tué quoique ce soit. Depuis, j’arrache les têtes des marrons sans états d’âme et m’apprête à tuer des opossums. Paul rajoute que ça fait aussi partie des prérogatives liées au vignoble et que les balles font elles aussi partie du budget. Nous roulons un peu à travers champs et me demande d’orienter le faisceau vers les arbres. Des yeux rouges ne tardent pas à briller. Paul me reprend des mains le projecteur en échange du fusil qu’il me tend. Je suis partagé entre le dégoût de ce que je vais faire et l’envie de ne pas faire ma midinette. Il éclaire l’arbre. Je pose la crosse du fusil à mon épaule. J’ai un opossum pile dans mon viseur. Je cherche quelque chose de détestable dans le regard de la peluche, histoire de faciliter l’irréparable. Je cale une dernière fois ma joue sur la crosse et tire. L’opossum tombe. Il est mort.
Paul m’assure que dès le lendemain, la dépouille sera dépecée par des aigles ou bien par les opossums eux-mêmes. Nous continuons pendant plus d’une heure notre macabre tour de la propriété jusqu’à ce qu’il me ramène au van où Laure a comptabilisé les coups de feu perceptibles. Elle en a compté vingt cinq.
Laure, que nos exploits nocturnes ont bouleversé, me demande ce que j’ai ressentie. Elle découvre que loin d’être dégoûté de ce que j’ai fait, j’ai aimé tuer ces animaux, avoir leur destiné au bout du canon, les faisant passer de vie à trépas du simple fait de ma volonté. Je ne justifie rien avec les arguments écologiques de Paul. J’ai tué et cela m’a excité.
Comme un gars qui rentrerait pour la première fois dans un casino et gagnerait de suite, je comprends que l’on puisse basculer facilement dans la barbarie si on n’y prend pas garde. Ce sentiment de toute puissance m’incite à prendre la décision de ne plus jamais retoucher une arme à feu.

Paul nous annonce que la récolte touche à sa fin avec cette parcelle de shiraz. Dès le lendemain, Jacques sera de retour pour la fête des vendanges. Nous traînons tous la patte car il y a peu de chance que l’on se recroise tous un jour.
Alors que la journée est terminée, tous traînent, bien décidés à liquider le stock de bières destiné à récompenser les journées de labeur. Tous préparent leur foie pour la fête de demain. Une partie de foot australien s’improvise sur le parking et se solde vite par des contusions et bleus aux corps. Une fois la caisse de bières vidée, tous quittent le vignoble dans un nuage de poussières.
Lorsque l’équipée sauvage disparaît, nous grimpons dans le van pour rejoindre la villa et emprunter le 4X4 pour téléphoner à Parndana. J’ai à peine garé le van que Rudi sort de la maison à notre rencontre la mine affligée. Il nous annonce que la mère de Laure a téléphoné. Nous savons déjà pourquoi. Exceptionnellement, Laure accepte sur la proposition de Paul d’utiliser le téléphone du bureau. Elle passe près d’une heure avec sa mère, sa sœur puis sa cousine a évoqué des souvenirs. Enfin, c’est ce que je crois car je me suis vite retiré dehors pour admirer les étoiles en compagnie de Rudi.
Rudi en profite pour m’expliquer sa mise au vert sur K.I. suite à une déception sentimentale. Je comprends qu’il est, à la base, ingénieur dans le traitement des eaux et pas du tout ouvrier agricole. Il a vécu une passion, deux mois plus tôt avec une française qui l’a rendu fou. Il m’explique comment les pressions de sa compagne et de son patron ont mis à bout de nerf sa personne et comment il a décidé de rejoindre son ami d’enfance Paul sur l’île. Je lui dit que c’est bien fait pour lui, il n’avait qu’a pas fréquenté une française. Nous rions. Bêtement, mais nous essayons de faire bonne figure alors que les derniers remparts de Laure cèdent. Sans être démonstrative comme peut l’être une pleureuse professionnelle, les larmes finissent par couler sur ses joues. Nous rejoignons Monty qui par sa seule présence fait plus de bien à Laure que moi.

Au fur et à mesure de leur arrivée, les invités prennent connaissance du deuil de Laure. Elle garde le sourire et assure que tout va bien.
Jacques, que Paul est allé récupérer à l’aéroport, arrive avec sa femme Françoise, mais surtout avec les victuailles nécessaires à un grand et long barbecue, ainsi qu’une quantité non-négligeable de bières. Il ne semble pas froissé que la bande de rustres qu’il a devant lui ne soit pas intéressée par son vin.
Rudi et Greg profitent que les rôles soient distribués dans la préparation de la fête pour me demander de les suivre. Il me font grimper dans la benne du 4X4 de Paul et m’emmène jusqu’à la maison. Ils me promettent une surprise. Tout deux à l’avant et moi seul à l’arrière, je me demande ce qu’ils me mijotent.
Ils me font rentrer dans la maison et me tende un paquet cadeau que je déballe avec avidité. C’est une panoplie de cow-boy. Un chapeau, un gilet, deux colts, une étoile de shérif et une paire de menottes constituent la panoplie. Depuis que nous sommes arrivés en Australie, personne n’arrive à prononcer nos prénoms. Ils ont décidé, un peu par moquerie, de nous surnommer Cowboy et Possum. Nous avons de suite adoptés ces sobriquets qui nous identifient sans nul doute d’ici, jusqu’au pub de Parndana. Il y a toutefois un problème avec leur funeste blague : la tenue est pour un enfant de dix ans. Greg résout le problème en découpant de gilet dans le dos et en l’élargissant avec des bandes de ruban adhésif noir. Quant au chapeau, deux fois trop petit pour ma tête, il tient grâce à un élastique qui me cisaille la gorge.
Une fois paré de mes plus beaux atouts, ils m’installent à nouveau à l’arrière du pick-up où je me tiens debout et mime une attaque de diligence. Cela amuse évidemment la galerie, et le plus important, redonne le sourire à Laure.
Après deux heures d’agapes, Jacques et Françoise s’éclipsent. Je constate que régulièrement, des petits groupes de trois ou quatre personnes disparaissaient pour revenir, un quart d’heure plus tard, hilares. Une fois le boss parti, presque tous sortent de leurs poches des boîtes métalliques dans lesquelles ils cachent de l’herbe. J’apprends que tous fument de l’herbe qu’ils font pousser dans leurs jardins, même ceux qui ne fument pas de cigarettes habituellement. Certains se mettent à rouler des pétards, tandis que d’autres sortes des pipes en terre de fabrication maison.
J’entame une conversation avec Maria sur les exploits de Zidane au Réal de Madrid. L’effet de l’herbe rend cette conversation palpitante jusqu’à ce que Leon n’arrive pour nous expliquer le processus de distillation de sa gnôle. Il est à ce point saoul, qu’il met bien un quart d’heure à mimer le goutte à goutte de l’alambic : « Drip …Drip …Drip …Drip …Drip … » Laure qui venait de nous rejoindre se met à bailler. Je l’envoie chercher n’importe quoi dans le but de l’éloigner de l’ennuie le plus total. Leon se décide enfin à faire le tour des différents groupes avec son bidon de cinq litres. Sa gnôle est si forte qu’elle transformerait aisément un Solex en missile. Le digestif de Leon a le mérite de faire prendre conscience à l’assemblée qu’il est temps de partir. A part boire du gazole avec une paille, il n’y a rien de plus fort et de plus destructeur à ingurgiter.
Le van vacille pendant deux heures supplémentaires avant que nous trouvions le sommeil.

Lors de la fête, Ronald nous avait invité à dîner pour ce soir. En effet Maria doit quitter l’Australie dans trois jours. Laure me demande de ne pas faire mention de mes exploits à la carabine. J’acquiesce.
Ronald et Maria habite Stokes Bay, au nord de l’île. C’est un bourg de pêcheurs composé d’une dizaine de maisons au bout d’une piste qui n’est signalée que par la présence de frigos transformés en boîtes aux lettres. Le van dérape un peu sur les derniers kilomètres pour enfin arriver à destination. Un habitant nous indique la maison où nous avons rendez-vous, tout au bout d’un chemin à flanc de rocher.
Nos hôtes nous attendent devant leur gîte, assis sur des caisses retournées devant un planche de surf transformée en table pour l’occasion.
Ronald nous offre des bières et nous tend un pétard qui finissait de se consumer dans le cendrier déjà bien rempli. Nous refusons tout de go car nos têtes ne se sont pas encore remises des abus de la veille.
Ronald nous raconte comment il a croisé Maria dans un aéroport à Madrid et comment il lui a demandé de le rejoindre en Australie. Il avait vu en elle la femme de sa vie, et par jeu, elle avait voulu répondre à cette invitation originale de la part d’un inconnu. Tout ça pour finir à KI, à faire griller du poisson pour un couple de français après plus d’un mois et demi de vendanges. Ils rient à l’unisson de leur destinée.
Avant de les quitter, ils nous entraînent dans une petite ballade à travers les rochers du front de mer. Nous découvrons assez rapidement le symbole de l’île, des pingouins nains bleutés. Il y en a partout. Nous décidons de rebrousser chemin. A notre approche, les pingouins fuient et parfois chutent dans les escarpements des rochers. Nous ne souhaitons pas avoir sur la conscience la mort d’un de ces oiseaux.
Maria a confié à Laure qu’elle souhaite rester en Espagne, que la vie australienne ne lui convient pas. Elle cherche dans Laure une approbation qui ne vient pas.
Alors que nous rejoignons le van, Ronald arrive à ma hauteur et me demande si je pense que Maria va revenir. Je n’ai pas le courage de lui annoncer la vérité. Je démarre et nous nous enfonçons dans les pistes. Leur séparation est aussi inévitable que leur rencontre.

Jacques arrive à pieds au vignoble, talonné par un chien énorme. La bête, sans être agressive envers Monty, en impose. Moitié rottweiller moitié dogue argentin. Un poney noir et feu avec des crocs pour décrire un peu mieux l’animal. Jacques nous explique que la bête doit être perdue et qu’elle le suit depuis plus d’une heure. Il nous demande de nous en occuper le temps que son éventuel propriétaire la réclame.
La bête a du dogue argentin le regard triste alourdi par des poches sous les yeux qu’on dirait tomber jusqu’au babine. Elle a des airs de Sylvester Stallone dans Rocky. Plutôt vers la fin du film quand Apollo lui a défoncé la gueule. Sauf que Rocky est une femelle. On la surnomme alors Adrienne.
Jacques en profite pour nous proposer de travailler une semaine de plus sur l’exploitation afin d’aider Walter et James à enlever les filets au-dessus des vignes. Nous sommes contents de prolonger notre contrat. Nous ne nous sommes pas encore fixés d’objectifs précis pour l’après KI.
En attendant que les vignes soient déshabillées de leur dentelle blanche, nous décidons de faire le tour des fermes avoisinantes afin de retrouver le propriétaire d’Adrienne. Une île, aussi grande soit-elle, n’est finalement qu’un gros village où tout le monde se connaît. Après deux semaines sur l’île, nous croisions des gens qui savaient déjà qui nous étions et où nous travaillions.
La chienne ne me lâche pas d’une semelle. Même lorsque je vais aux toilettes, elle patiente. Je monte dans le van, elle reste devant la portière. J’embrasse Laure, elle s’interpose et réclame une caresse. Caresse que je lui donne car je ne souhaite pas qu’elle m’aie dans le collimateur. Elle m’impressionne énormément. Après tout, elle comme nous n’a pas vocation à rester indéfiniment sur le domaine et je me plie de bonne grâce à l’omniprésence de la bête.
Monty, qui avait pris l’habitude de dormir sous le van, est retourné à sa niche laissant la place à Adrienne qui la squatte sans remord ni partage.
Alors que je referme la porte arrière du van pour que nous puissions dormir, l’animal gémit et remue la camionnette. Adrienne s’est dressée sur ses pattes arrières et de tout son poids remue notre frêle logis. Je sors et laisse Laure s’endormir.
La chienne me regarde, puis tourne la tête derrière elle vers les vignes plongées dans la nuit noire et aboie. Elle me regarde à nouveau, tourne la tête et aboie de plus belle. Je comprends que quelqu’un ou quelque chose se trouve dans le domaine et ne devrait pas y être. Comme mon corps n’a pas suivi ces dix dernières années le développement d’un boxeur poids lourd mais plutôt celui d’un informaticien, je décide de ramasser un gros bâton pour suivre la chienne.
Elle m’entraîne dans la seule partie du domaine déjà dénudée. Il n’y pour ainsi dire aucun bruit anormal de perceptible aux alentours. Monty, qui nous suit à bonne distance, ne semble pas savoir aussi de quoi il en retourne. A force de se rouler dans les charognes je suppose qu’il a perdu son odorat. Nous marchons presque jusqu’à arriver à l’entrée du domaine quand Adrienne rentre à toute vitesse entre deux rangs de vignes. Moins de dix secondes plus tard on entend un cri strident et un bruit d’os brisés. Adrienne revient à notre niveau en trottinant et replonge sa truffe au ras du sol. Ses oreilles se lèvent de temps en temps. Et rebelote, elle s’enfonce à nouveau dans le noir. Un cri strident accompagné d’un bris d’os. Aucun aboiement. Je caresse Monty qui s’est rapproché de moi, la mine inquiète.
Lorsque Adrienne revient, Monty s’est déjà remis six pas en arrière, je lui donne une bonne tape amicale à l’épaule et la félicite de je-ne-sais-quoi.
Nous marchons en direction cette fois-ci du van et Adrienne s’engouffre à nouveau dans les rangs. Je décide de la suivre au galop, les pattes de Monty m’emboîtant le pas. J’arrive à sa hauteur et ai juste le temps de la voir avec un opossum dans la mâchoire. Le marsupial à juste le temps de pousser un cri que les crocs d’Adrienne lui brise le cou. Fin de l’aventure vinicole pour celui-là aussi. Monty, que le spectacle étonne, se blottit derrière moi en écran à Adrienne.
Nous redescendons l’allée jusqu’au chemin à la suite du colosse. Elle refait le même manège encore deux fois avant de rejoindre finalement le van.
Monty, que cette virée nocturne et virile à fait croire qu’il faisait parti d’une quelconque bande, tente de se glisser sous le van quand Adrienne se redresse et le fixe dans les yeux. Monty comprend tout de suite que la niche est son seul refuge.
Je m’installe dans le van et m’endors de suite avec l’idée saugrenue que rien ne peut nous arriver avec un tel animal devant la porte.
Dès le lendemain, je raconte à tout le monde les exploits d’Adrienne que tous félicitent. Elle déambule parmi nous avec ce que je lui prête d’humain, une moue distante et hautaine digne des gens habitués à être félicités. A cette nouvelle, Jacques demande à Paul de lui acheter de bons morceaux de viande et nous demande de ne pas trop insister dans les recherches du propriétaire. Après tout, le propriétaire d’une telle chienne ne devrait pas trop tarder à se manifester.
Monty cherche tendresse et considération auprès de Laure. Il n’y en a plus que pour Adrienne.

Laure, suite au décès de sa grand-mère, doit se rendre dans un poste de police pour faxer des documents officiels à cause de la succession. Même à l’autre bout du monde, le formulaire B machin chose doit être remplie. Même si la succession se borne à trois livres, un fauteuil et un canapé. Lorsqu’elle a finit de se dépatouiller de ces démarches administratives ubuesques, elle nous rejoint pour que nous accomplissions notre dernier travail sur l’île.
Pendant trois jours nous dénudons les vignes sous l’autorité de Greg. Paul ayant pris ses premiers jours de congé depuis six mois. Rudi en a profité pour passer quelques jours à Penneshaw avec une femme qu’il a rencontrer lors de ses escapades nocturnes avant de retourner chez lui, à Stirling dans les Hills. Il nous a donné ses coordonnées pour que nous passions chez lui lorsque nous rejoindrons le continent dans une dizaine de jours.
Après plus d’un mois et demi passé avec eux, nous commençons à peine à faire plus amples connaissances avec Walter et James.
Walter a quitté le Queensland avec sa femme pour retrouver la ferme familiale de son enfance, succédant ainsi à son père dans l’élevage des moutons. James souhaitait avoir des terres et fonder une famille sur l’île de ses aînés.
Ils ont hérité d’une coquille presque vide et doivent travailler pour tout rebâtir.
Le lendemain, Walter nous donne un foie d’agneau qu’il a tué la veille pour nous, tandis que son fils nous rince le gosier avec du rhum de Bundaberg. Une façon simple de nous dire qu’ils nous aiment bien. Walter apprécie notre parcours et notre investissement dans le travail, nous avouant même qu’il ne pensait pas que les français puissent être comme nous. On le prend comme un compliment et ne cherchons pas à savoir ce qu’il entend par « être français ». C’est bien comme ça. Surtout que nous aussi avons un maximum de clichés dans nos têtes concernant les australiens. Tous plus bêtes les uns que les autres.

Notre dernier jour de travail est arrivé et nous nous apprêtons à faire nos adieux. Ils commencent bizarrement avec Adrienne. Nos visites des fermiers ont porté leurs fruits. C’est à bord d’un pick-up tout délabré que son maître arrive jusqu’au chais. Les éloges faites à son animal n’étonne pas du tout son propriétaire qui nous dit l’avoir dressé à tuer des opossums et la nourrit exclusivement avec du gibier du bush. Il nous apprend que son nom est Jézabel et s’amuse du nom que nous lui avons donné. On ne saura pas si son sobriquet est un hommage à la femme d’Achab ou en rapport avec une quelconque chanson meule de foin. Il ordonne à l’animal de grimper dans la benne et repart aussi vite qu’il est arrivé. La chienne s’est tapie contre des bidons d’essence sans même me faire un geste de la patte. Elle doit avoir le cœur gros elle aussi.
Jacques, que son départ imminent pour la France préoccupe, propose aux derniers survivants du vignoble d’aller dans un restaurant de Penneshaw en compagnie de son épouse. Il tient à remercier plus personnellement les quelques permanents du vignoble dont nous avons fait parti pendant presque deux mois.
Paul est revenu pour cette occasion et aussi pour transmettre son flambeau à Greg. Il souhaite réorienter sa vie loin des vignobles, qui, dit-il, ont accaparé tout son temps. Une semaine, tout au plus, lui sera nécessaire pour briefer Greg et il s’en ira au grand dam de Jacques.
Nous partageons notre premier et dernier véritable repas assis à KI, mis à part celui du pub de Parndana. Il aura fallut attendre jusqu’au dernier jour pour enfin apprécier le confort d’une chaise, le brillant d’une vaisselle en porcelaine et la collerette de mousse d’une Mountain Goat dans un verre propre. Peu importe ce que nous mangeons, nous avons la sensation de nager dans le luxe.
Le repas est terminé. La carte bleue de Jacques brûle une dernière fois. Il relie trois fois la note. Trois fois, il nous demande, en détail, quelles ont été les boissons ingurgitées, pour finalement accepter le verdict de la caisse enregistreuse. Il découvre amèrement qu’il a employé des bois-sans-soif.
Rudi ne tarde pas à partir pour rejoindre sa douce pour sa dernière nuit sur l’île. Nous tardons devant le restaurant jusqu’à ce que Jacques décide d’éclater le groupe en décidant de partir. Le bras autour des épaules de Françoise, ils disparaissent au coin de la rue, sans s’être retournés. Paul et Greg font pick-up commun pour la dernière fois jusqu’au vignoble tandis que nous acceptons l’invitation de Walter à visiter sa ferme pour le lendemain. On crame deux trois clopes le temps que l’effet de l’alcool diminue et on embarque dans le van.

Si je voyais un psychanalyste, je suis sûr qu’il me dirait en ce moment que le questionnement est la meilleure des choses pour grandir et se trouver. Que les réponses enferment.
J’en ai mal à la tête de chercher un chemin. « Mmmh, intéressant. Vous avez donc arrêter de sucer votre pouce à deux ans. Vous souhaitiez donc déjà vous émanciper de votre mère et partir, c’est ça ? »
C’est décidé, demain on roule une pelle amicale à Walter et sa famille, en chemin on passe faire une caresse à Tim Beau Gosse et Marg, puis un gros câlin à Monty et on quitte le paradis. Vaut mieux partir brutalement, sans se retourner, comme l’a fait Jézabel. Ce sera moins dur.

Vers le Nord ou vers l’Ouest ?
Fin Avril 2005

Nous arrivons en milieu d’après-midi sur le continent. Bien qu’à quelques encablures derrière nous, K.I. fait déjà partie du passé. Nous devons nous projeter dans l’avenir sans toutefois y parvenir réellement.
Nous arrivons sur Adélaïde à la tombée de la nuit. Au jour qui décline plus vite qu’à notre arrivée, nous réalisons que l’automne va bientôt toucher à sa fin et que l’hiver n’est plus très loin. Le crépuscule n’a plus la capacité de s’étirer éternellement avec des couleurs rouge sang. Il ne s’annonce plus qu’avec quelques nuages pourpres qui indiquent la tombée de la nuit assez rapidement. Ce sont les premiers véritables nuages que nous apercevons depuis que nous sommes en Australie Méridionale. Quelques uns passaient au-dessus de KI sans toutefois déclencher la moindre averse. Ceux-là, d’énormes et denses cumulonimbus, passent d’est en ouest sans lâcher la moindre goutte d’eau sur la végétation jaunie par la sécheresse. Les eucalyptus, qui arrivaient jusqu’à là à marquer leur présence par le vert argent de leur feuillage, se camouflent tels des caméléons parmi les hautes herbes. Seuls les vergers irrigués que nous croisons teintent de vert la route vers Adélaïde.
Signe des temps, nous apprendrons que c’est la sécheresse la plus longue et douloureuse qu’est connue cet état depuis des décennies.
Adélaïde n’est plus très loin et découvrons les premiers ralentissements aux abords de la ville. Les bouchons à l’entrée de la ville nous oppressent. Nous n’avions jamais à circuler pendant les heures de pointe lorsque nous vivions sur Adélaïde et réalisons par là-même que nous sommes dans notre premier embouteillage depuis notre passage à Edinburgh voilà plus de six mois.
La nuit est déjà là que nous n’avons toujours pas décidé où nous allons dormir. On se décide finalement pour le front de mer à la recherche d’une place de parking pas trop éloignée de toilettes et de douches publiques destinées aux plagistes. Nous nous faisons discret car nous ne sommes pas à l’abri de nous faire déloger par une patrouille. Peu de véhicules traînent entre l’océan et les villas bourgeoises et encore moins de vans. Nous écartons discrètement nos rideaux au moindre véhicule qui ralentit à notre hauteur jusqu’à ce que la fatigue ait raison de nous.
Dès le lever du soleil, nous nous installons sur la plage en contre-bas pour notre déjeuner et, petit à petit, c’est tout Adélaïde qui se réveille. Les joggeurs sont les premiers à prendre possession de la plage, puis les retraités avec leurs chiens pour finir par les familles avec leur nécessaire à barbecue.
Notre bouteille de gaz a le don de diriger tous les regards sur nous. Est-ce que ma barbe d’une semaine me donnerait un air de conspirateur islamiste avec ma bouteille de gaz ? Je ne le saurais jamais. Nous décidons toutefois de tout remballer et de nous éloigner définitivement de la plage. Nous sommes des aspérités dans ce monde bien lisse qu’est devenu pour nous cette ville. De vraies verrues.
Notre téléphone portable était devenu à ce point obsolète sur l’île par manque de réseau que nous sommes obligés de le maintenir branché sur l’adaptateur de l’allume-cigare afin qu’il fonctionne. Nous nous attendons à avoir un grand nombre de messages et sommes relativement déçus car à peine quatre apparaissent sur l’écran. Le premier est celui de nos amis wallons qui nous informent être sur Perth et espèrent nous y voir. Les second et troisième sont de Debra et Brian qui viennent aux nouvelles, tandis que le quatrième émane de Rudi qui nous invite chez lui à Stirling et date de l’avant-veille. Laure répond immédiatement à Rudi, trouvant là une échappatoire agréable à notre incertitude.

Rudi nous accueille à Stirling, une bourgade mi-bourgeoise mi agricole, sur les Hills d’Adélaïde. Sa relative proximité avec Adélaïde lui permet d’attirer une population bourgeoise qui jouit ici de la tranquillité de la campagne loin du tumulte de la ville. Rudi, en tant que régional de l’étape voit d’un très mauvais œil la pression immobilière faite autour de chez lui. En effet, la région attire toutes les sommités de la finance et du show-biz. Il nous montrera la luxueuse propriété de Mel Gibson, sur laquelle une immense église en verre a été bâti, non-loin de chez lui confirmant ainsi l’attrait de ce secteur.
Rudi a bâtit son cottage de ses propres mains sur un terrain que son grand-père, qui est aussi son seul voisin, lui a cédé. Au bout d’un chemin étroit, que seul un véhicule peut emprunter de front, se trouve son cottage. Depuis cette retraite, Rudi nous assure qu’il va nous aider à y voir plus clair. Ses moutons nous regardent d’un air perplexe. Cela fait bien longtemps qu’ils n’ont vu autant de monde. Ils font office de tondeuse à gazon. Un simple enclos et une mare suffit à leur bonheur.
Après la visite des villages à l’entour que Rudi tenait à nous faire faire, nous rentrons et mettons à plat les possibilités de voyage qui s’offrent à nous. Nous hésitons entre Darwin via Uluru, le monolithe rouge emblème de l’Australie, et Perth via la Nullarbor Plain. Rudi nous rappelle un détail qui pour lui a son importance est que Uluru est réputé en Australie pour être l’endroit où il y a le plus de mouches. Mais mis à part cet inconvénient, il pense que cette option est la meilleure car économique en kilomètres. Lui-même n’a jamais emprunté la Nullarbor Plain pour aller dans l’ouest qu’il connaît très peu ; il n’a été qu’une seule fois à Perth, en avion, et ne connaît donc pas cette partie de son pays.
Nous regardons ensemble la carte routière et déterminons les différentes étapes jusqu’à Darwin.
Nous avons enfin pris une décision.

Nous ne pouvons pas quitter la région d’Adélaïde sans faire une dernière bise à Debra, Brian et Irene. Nous profitons de notre visite sur Adélaïde pour faire nos dernières emplettes ; du superflu au plus utile. Nous avons suffisamment gagné d’argent sur KI pour s’autoriser des extras. J’insiste pour que Laure s’offre de bonnes lunettes de soleil car nous allons rentrer dans des régions où le soleil règne sans partage. J’en profite pour m’offrir une paire de bottes de travail RM que le prix élevé m’étrangle un peu. J’ai un peu honte d’avoir cédé aux sirènes du consumérisme local. Mais, nom de Zeus, qu’elles sont belles ces pompes ! La super frime ! Evidemment, je mets en avant le caractère « travail » de ces bottes pour que la pilule passe mieux.
Debra nous a donné rendez-vous dans un restaurant macrobiotique. Je ne sais toujours pas ce que cela veut dire, mais ça n’empêche que ce type d’établissement se développe à vitesse grand V dans le pays d’après elle. Alors que nous lui exposons nos projets, elle nous communique les coordonnées d’une agence d’emploi spécialisée dans le recrutement d’employé de stations, autrement dit des exploitations d’élevage bovin ou ovin.
Ses portables ont haché la conversation une dizaine de fois et comprenons l’effort surhumain qu’elle a dû faire pour nous consacrer une petite heure. Nous lui offrons deux bouteilles de vin de KI, que Jacques a eu la gentillesse de nous donner, à fin qu’elle la dévisse à notre santé. En effet le vin ne se débouche pas mais se dévisse, mais je l’ai déjà dit. Ici, comme chez les grands-bretons, on ne pense pas que le vin doive vieillir mais être bu sans tarder. Et quand bien même il y aurait un bouchon, il ne serait pas en liège mais en plastique.

Nous enchaînons par une rapide visite chez Brian et Irene. Nous ne souhaitons pas nous attarder car les aux revoirs sont de plus en plus difficiles. Nous savons qu’à partir de maintenant nous allons quitter de façon définitive cet Etat qui nous a tant offert avec la quasi certitude de ne plus jamais revoir nos amis.

Cette dernière matinée dans les Hills nous rappelle notre départ de France : un mélange d’excitation et d’angoisse. Nous avions pris nos marques dans cette région et avons l’impression de nous lancer vers l’inconnu. Ce qui en un sens n’est pas faux puisque nous allons rentrer dans le Grand Désert Victoria avec des paysages encore inédits pour nos yeux.
Nous faisons un dernier arrêt en ville pour rencontrer l’ami de Debra à l’agence Jumbuck. Il s’attendait visiblement à notre visite et nous informe que sur notre trajet, aucune ferme avant Darwin n’embauche. Toutefois, nous précise-t-il, si nous changeons de trajet et empruntons la Nullarbor Plain, au niveau de la station service de Madura Motel nous trouverons à être engagés par un éleveur de moutons afin de marquer les bêtes. Sur une carte géographique qui lui sert de sous-mains, il nous montre où se situe la station, soit à plus de 1300 km d’Adélaïde, au beau milieu de la Nullarbor.
Nous prenons les renseignements sachant bien que nous n’exploiterons vraisemblablement pas cette piste. Par respect pour les efforts déployés par Debra, nous ne pipons pas un mot de notre décision.

Sur les conseils de nos amis nous roulons en direction des Flinders Ranges, déviant ainsi légèrement de la route directe vers Darwin. Les Flinders Ranges sont une chaînes de montagnes dont les couleurs pourpres et leur isolation ont inspiré les artistes locaux qu’ils soient aborigènes ou d’origines européennes. Leur majesté pourpre est la frontière naturelle entre l’Outback et le monde des hommes. Au-delà, le désert est le maître absolu.
Seul le compteur kilométrique nous confirme que nous avançons. Le soleil décline dans la semi-obscurité produite par la poussière faite par les énormes tracteurs qui labourent les dernières terres agricoles pour l’hivernage. A mesure que nous progressons, le paysage devient de plus en plus aride. A croire que l’eau venant du ciel s’évapore avant même de toucher le sol. Les rares herbes sèches ont laissés la place à la caillasse. Nous avons l’impression de rentrer dans une sorte de steppe saharienne quand la nuit nous surprend. Nous choisissons de nous arrêter dans un hôtel à Quorn, le Transcontinental, qui en son temps accueillait les stars de passage dans la région. L’hôtel se targue d’avoir accueilli Robert Mitchum, Peter Ustinov ou encore Linda Evans dont il a emprunté les noms pour renommer les chambres. De vieilles photos jaunies attestent de leurs passages qui pour un tournage, une promotion de film ou simplement des vacances dans cette région.
Au petit matin, nous découvrons enfin cette ville. L’hôtel dans lequel nous nous trouvons, ainsi que les autres bâtiments semblent tout droit sortis d’un western. Le balcon de notre chambre, que nous n’avions pas exploré la veille, domine la rue principale. La seule rue d’ailleurs de cette ville. De notre perchoir, au commencement de la rue, un vague monument, à la mémoire des pionniers qui ont posés les rails du Ghan, rappelle le passé ferroviaire de la ville. Sous les balustrades des hôtels, des compagnies de locations de 4X4 et des garages se disputent les pas de portes. Cela est tout ce qui compose Quorn.
Au moment de nous servir notre petit déjeuner, l’hôtelier nous demande si nous connaissons l’Australian Wave. Devant nos mines perplexes, il agite son bras droit devant son visage, chassant d’imaginaires insectes, et nous explique qu’ici c’est la façon de dire bonjour. Il tourne les talons avec un rire contenu que les clients aux bars accompagnent d’éclats plus significatifs.

A peine une heure après avoir quitté Quorn, nous découvrons les contreforts des Flinders. Une brochure touristique prise à l’hôtel nous informe que des traces de peintures aborigènes cachées dans des caves sont l’intérêt principal de ce début de route. Au premier carrefour que nous rencontrons, un panneau nous indique les Yourambulla Caves, un haut lieu de la culture aborigène.
Nous suivons le chemin jusqu’à un parking au pied de la montagne.
A peine sommes-nous sortis du van qu’une vingtaine de mouches nous assaillent. Dans le nez, les oreilles et la bouche, elles s’introduisent partout. Nous nous parlons les dents serrées et commençons notre progression vers le sentier menant aux peintures rupestres en faisant des moulinets avec nos bras. Nous sommes obligés de plisser nos yeux pour ne pas être entièrement aveuglés par les mouches.
Quand nous arrivons enfin au niveau des peintures, nous ne pouvons en jouir sereinement, perturbés que nous sommes par ces maudits insectes. Nous repensons à l’hôtelier de ce matin et comprenons mieux son amusement.
Nous rejoignons le van en toute hâte. Laure a avalé une mouche et pense qu’elle s’est coincée dans sa gorge. Elle a beau essayé d’expectorer, rien n’y fait. Il faudra te faire à l’idée que tu as avalé une mouche.
Le soleil est au zénith depuis plus d’une heure et a transformé le van en véritable sauna. Nous n’osons pas ouvrir les fenêtres de peur de faire rentrer les mouches.
Je redémarre l’engin assez vite, histoire de nous éloigner et de pouvoir enfin ouvrir la fenêtre et nous rafraîchir. Pendant ce temps, Laure compulse la brochure touristique à la recherche d’une quelconque information à propos des mouches. Rien. Nulle part. Elle regarde cette fois dans notre guide qui reste tout aussi muet sur le sujet.
Les photos de la brochure sont du même type que les photos à but touristique sur les revues gratuites destinées aux backpackers. Elles sont toutes faites sur le même modèle. Elles sont toutes composées d’un groupe de jeunes gens, moitié garçons moitié filles, entre dix-huit et vingt ans, très souriants et sexy (surtout les filles). Ils affichent tous le même sourire. Le sourire imbécile qui dit : « Moi je m’éclate, c’est trop de la balle ! Ch’uis trop épanouie ! » Mais plus bête encore, c’est notre méfiance endormie à l’égard de ces procédés publicitaires. Je ne suis pas sûr que les jeunes photographiés sur la photo aient eu des mouches dans tous leurs orifices lors de la séance de shooting.
Nous repensons à l’avertissement de Rudi : « Uluru est le lieu où il y a le plus de mouches. » Nous doutons sur notre capacité à supporter un tel inconvénient. Laure ouvre une autre brochure concernant la région d’Alice Springs où se trouve le mythique rocher. Elle finit par trouver une photo d’un groupe goguenard de jeunes éphèbes avec en toile de fond Uluru. On pense de suite à un montage photo et décidons que nous ne ferons pas parti de la cohorte de touristes qui bafouent ce lieu sacré pour les aborigènes. Une bonne excuse pour ne pas faire les quelques cinq cent kilomètres jusqu’à ce point. Nous décidons même qu’après un rapide tour dans les Flinders, nous ferons demi-tour pour emprunter la Nullarbor jusqu’à Perth. Darwin attendra notre visite.
Les distances sont telles que nous sommes obligés de faire des choix. Les mouches auront au moins ce mérite-là de nous convaincre de ne pas traverser le continent mais d’en faire le tour.

Avant d’atteindre le cœur des Flinders, nous nous arrêtons au Prairie Hotel de Parachilna pour nous restaurer. Nous ne souhaitons pas avaler de mouches supplémentaires en essayant de cuisiner à l’extérieur. Cet hôtel est une attraction touristique en soit. Seul établissement à plus de cent kilomètres à la ronde, il se targue d’un menu original : viandes d’émeu, crocodile, chameau et kangourou. Rien que ça.
L’isolement de cet établissement et sa carte singulière lui confèrent une notoriété suffisante dans tout le pays pour attirer les touristes. On pourrait être avisé d’ouvrir un restaurant de fruits de mer à côté, histoire de faire de la concurrence.
A l’intérieur du restaurant tout n’est que cliché. Des panneaux de circulation routière jaunes en losanges accrochés aux murs en passant par un crocodile empaillé et des photos en noir et blanc censées représenter des pionniers du début du Xxème siècle . On nous sert un steak de kangourou accompagnée d’une bière dans un stubby. Le stubby est un accessoire indispensable pour qui veut boire une bière. C’est un étui en mousse qui d’après les australiens maintient la bière fraîche et surtout empêche la bouteille de glisser des mains. Aussi populaire qu’inutile. Le stubby sert surtout de support publicitaire ou pire d’étendard à des pensées philosophiques dignes des tasses à café dans les magasins de souvenirs. De l’humour de bas étage à base de sexisme et alcoolisme. Les mêmes blagues que sur les t-shirts vendus dans nos boutiques-cadeaux.
Le patron, un type les cheveux longs noués avec une lanière en cuir, un bouc à la Général Lee et un chapeau à large bord en feutre jaune sable, nous avise que l’entrée du parc des Flinders est juste de l’autre côté de la route, tout au bout d’une dirt road.
Nous faisons fi des problèmes d’étanchéité de notre van et nous engouffrons par les pistes rouges et poussiéreuses du parc. Au bout d’un kilomètre nous arrivons à un carrefour sur lequel trois directions s’offrent à nous. Une immense pancarte nous situe sur le parc et nous engage à faire un paiement dans une urne à l’aide d’une enveloppe sur laquelle nous devons inscrire notre plaque d’immatriculation. Plusieurs tarifs sont possibles suivant si nous souhaitons y passer la journée ou plusieurs jours. Des cartes pliantes du parc sont aussi disponibles et rappellent les mêmes consignes et les amendes imputées aux contrevenants. On décide d’ignorer l’enveloppe en espérant croiser personne et choisissons de prendre le chemin en face de nous ; il doit nous permettre de traverser le parc et de retrouver la route en direction de Port Augusta.
A chaque nuage de poussières que nous apercevons au loin, nous croisons les doigts de ne pas croiser une patrouille de Rangers. Nous croisons exclusivement des touristes en 4X4 s’offrant un brin d’aventure dans un espace bien balisé.
La nuit arrive quand un émeu fonce droit sur nous, obligeant le van à faire une embardée. Malgré un dérapage à peu près contrôlé, l’émeu, tel Bip-Bip le roadrunner géant des dessins animés, continue de courir à la même hauteur que le van. Je donne un grand coup dans la pédale de frein, ce qui a le mérite de laisser s’évanouir dans la poussière ce terrible oiseau. Laure m’engage à sortir le plus vite possible du parc avant de plier l’engin sur un quelconque animal.
Laure, la carte du parc à la main, me hurle la direction à prendre. La route est tellement cabossée que le van semble se disloquer dans un fracas épouvantable.
Dans la pénombre la plus totale, nous arrivons à ce qui semble être la sortie tant espérée. Nous n’avons plus aucun doute en apercevant un cimetière d’une dizaine de tombes à l’embranchement de la piste et de la route goudronnée. Laure me confirme notre position grâce au cimetière indiqué sur la carte. Il aura fallut se perdre dans un parc pour voir notre premier cimetière en Australie. Un cimetière aux tombes jaunes dont le style rappelle nul doute possible le style gothique des cimetières britanniques. On se demande bien qui a pu creuser des tombes dans ce désert minéral et pour qui.
Laure, que le détour sur les pistes a excédé, souhaite que j’arrête l’engin afin de constater les dégâts à l’arrière. De la poussière partout. Les vibrations ont ouvert tout les bacs en plastique sensés être étanches. Une épaisse couche de poussière rouge s’est déposée sur tous les aliments. Nos sacs de couchage aussi ont absorbé la poussière. Nous passons plus d’une heure à tout nettoyer. Cet incident nous oblige à prendre une décision amère pour la suite de notre voyage, à savoir ne plus prendre de pistes.
C’est donc sous la protection de la voûte étoilée que nous prenons la direction de l’ouest.

La Nullarbor Plain
Trois Derniers Jours d’Avril 2005

Au fur et à mesure, que nous nous éloignons des Flinders et que nous nous rapprochons de Port Augusta, les étoiles disparaissent. D’abord à cause des nuages qui sont de plus en plus présents puis à cause des lumières de la ville qui grossie de plus en plus.
Sans être le début de la Nullarbor Plain, Port Augusta est le dernier grand carrefour commercial avant l’Ouest. Alors que nous cherchons un coin tranquille pour garer le van et dormir, nous croisons nos premiers road-trains, des camions avec au minimum trois remorques, parfois quatre et plus rarement cinq. Des engins si monstrueux, si colossaux qu’il leur faut pas moins d’un kilomètre pour s’arrêter une fois en marche.
Ici se croise les lignes de chemins de fer pour le Nord, l’Est et l’Ouest. Et les marchandises que ne peut transporter le train faute de place sont prises en charge par les camions.
Compte tenu de l’heure tardive à laquelle nous arrivons sur Port Augusta, on décide de suivre un de ces camions dans l’espoir qu’il nous mette sur la bonne voie et surtout qu’il nous amène à un parking où nous pourrons arrêter le van.
Nous ne tardons pas à arriver à un parking où des centaines de camions et leurs remorques dorment tels des serpents géants prêts à nous engloutir. Nous arrêtons notre van entre deux road-trains pour la nuit avec le sentiment d’être à l’abri de tout danger sous la protection de quelques forces telluriques que nous inspirent ces engins. Le plus petit de ces camions ferait passer un camion européen pour une vulgaire voiture de tourisme.

Un rapide coup d’œil sur la carte de l’Australie nous apprend que nous avons pas moins de 472 kilomètres à parcourir jusqu’à Ceduna, le dernier point de non-retour avant la Nullarbor Plain.
Nous faisons le plein du véhicule et constatons que le prix de l’essence augmente déjà de manière significative. Renseignements pris auprès du pompiste, les prix ne vont faire qu’augmenter au fur et à mesure que nous approcherons du milieu de la Nullarbor, de 15 à 30 cents de plus que dans les villes. Il nous confie que la Nullarbor Plain est l’équivalent pour les australiens de la mythique Route 66 aux Etats-Unis. Un défi à la nature imposé par l’homme au milieu de la plus grande plaine sans arbre du monde. Il nous conseille de vérifier l’état de nos pneumatiques et de faire le plein d’eau en cas de panne. Nous suivons ses conseils et quittons la station pour Ceduna.
La route que nous empruntons nous rappelle l’image d’Epinal de la conquête de l’Ouest avec sa cohorte de chariots qui se suivent en file indienne. Nous sommes intégrés au trafic entre deux voitures tractant des caravanes tandis que temps en temps des road-trains nous doublent à vive allure. L’air déplacé par les camions fait vaciller les caravanes et notre pauvre module.
Comme notre jauge pique du nez après une centaine de kilomètres, nous nous calons à l’abri du véhicule qui nous précède, sans dépasser les 80 km/h. Le paysage est d’une rare monotonie que seuls d’exceptionnels virages atténues.
Dès notre entrée dans Ceduna, nos regards sont happés par la présence à tous les coins de rue d’aborigènes. La proximité du territoire Yalata en est la principale raison.
Nous ressentons comme une certaine tension entre les aborigènes et les commerçants.
Alors que nous payons le pompiste pour notre plein, celui-ci ne quitte pas des yeux les quelques aborigènes qui traînent devant sa porte. Il nous explique qu’ils en veulent à son alcool car il lui est interdit d’en vendre aux aborigènes, que cela les rends fous. Le pompiste dans son soliloque nous apprend qu’il en a marre de payer autant d’impôts pour financer ces va-nu-pieds. Un discours maintes fois entendu depuis notre arrivée en Australie. Les australiens ne se rendent pas forcément compte à quel point la paix sociale dans laquelle ils vivent est précaire et ne tient, d’un point de vue international qu’à cette concession. Les aborigènes vivent un véritable apartheid dans leur propre pays. Seul ce maudit poison qu’est l’argent est utilisé pour panser les blessures de l’histoire. Le but n’étant pas de guérir mais bien de cacher les blessures et les cicatrices. Il m’arrive de considérer ma couleur comme un fardeau. Impossible de ne pas se sentir coupable quand on vient d’un pays qui a bâtit sa richesse sur le colonialisme. Dès que je m’approche et tente un sourire à leur attention, les visages se tournent. Si le sourire ne passe pas alors rien ne passera.
Nous nous arrêtons brièvement au poste de police pour nous enregistrer sur le registre de passage de la Nullarbor. Cela n’est en rien une obligation. Tout juste une recommandation au cas où un quelconque malheur devait survenir dans notre traversée.
Laure prend une brochure sur les différentes étapes de la Nullarbor avec ses principaux centres d’intérêt touristiques et quittons Ceduna en direction de Nundroo à un peu plus de cent cinquante kilomètres. On apprend grâce à cette brochure que Nullarbor n’est pas un nom d’origine aborigène mais d’origine bien latine signifiant « sans arbre ».
Nous arrivons trop tard à la roadhouse pour espérer garer notre van dans la partie camping. Le gérant, accompagné de son chien, nous indique qu’il est interdit de stationner sur la station service et que nous devons trouver un autre endroit où dormir. Nous continuons de rouler une quinzaine de kilomètres jusqu’à ce que nous trouvions ce qui ressemble à une aire de stationnement. En réalité, cet espace élargie de la route est une mini piste d’atterrissage pour les avions des Flying Doctors. Il s’en trouve régulièrement, un peu partout sur les routes éloignées de toute grosse ville.

Les arbres diminuent en nombre au fur et à mesure que nous nous rapprochons de la Nullarbor Roadhouse jusqu’à ne plus exister. Nous passons devant l’entrée du territoire Yalata marquée par le drapeau de la nation aborigène (une bande noire, une bande rouge avec une cercle jaune en son centre). Un écriteau indique que l’entrée y est interdite sans permis et que l’introduction d’alcool y est formellement interdite ainsi que l’utilisation d’une caméra. Une réserve sèche. La veille, à la station de Nundroo, nous avions vu qu’il était possible de s’acquitter d’un droit d’entrée de 8 A$ pour passer une journée dans la réserve. Comme nous ne sommes pas d’ordinaire clients des zoos nous préférons nous passer de cette mascarade.
Tandis que je paie l’essence, le gérant de la station, Paul, nous demande si nous pouvons jouer les messagers auprès de sa collègue de Border Village, Debra. Il nous confie une enveloppe énorme dont nous ne connaissons pas le contenu.
Des dingos traînent autour des pompes à essence. Ils sont faméliques. Ils se jettent sur le moindre morceau de pain jeté par les touristes. Paul qui nous accompagne jusqu’au van nous explique que leurs parents ont été écrasés par des camions et qu’ils n’ont pas appris à chasser. Ils ne sont pas dangereux mais nous déconseille d’essayer de les approcher.
Un chauffeur, qui écoutait notre conversation, ajoute que bien malgré lui, il tuait énormément d’animaux sur cette route et qu’il était fortement déconseillé de rouler de nuit. Il nous explique que les camions ont des pare-buffles démesurés plus à cause des wombats que des kangourous rouges ou des chameaux. Il nous explique que c’est animal, quoique relativement petit par rapport aux autres, est le plus costaud, le plus solide d’entre tous. En regardant notre van, il nous souhaite de ne pas avoir à heurter un wombat au risque de nous disloquer.
Paul souhaite visiblement parler. Parler avec des êtres humains et pas avec sa CB. Il nous retient une dernière fois en nous indiquant qu’à quinze kilomètres tout rond d’ici il y a une opportunité de photo intéressante. En effet, sur la brochure cela aussi est indiqué et illustré par quatre jeunes autour d’un panneau routier indiquant de prendre garde à la traversée de wombats, chameaux et kangourous.
Quand nous atteignons les quinze kilomètres pile, nous arrêtons l’engin sur le bas côté, juste en face du panneau. Le paysage est toujours aussi désespérément plat et uniforme. Si plat que l’on distingue à l’horizon l’arrondie de la terre. Le décor est lunaire. Plutôt martien, vu la couleur ocre du sol. Nous faisons le tour du panneau pour trouver cette fameuse opportunité de photo. Ne trouvant rien, nous prenons un cliché de l’étendue infiniment plate. Sachant très bien que cela ne rendra rien comme photo. Un peu dépitée, Laure ouvre la brochure à la page de l’opportunité de photo et la triste réalité nous saute aux yeux : c’est le panneau de circulation qui est l’opportunité de photo. D’après la brochure, c’est le seul panneau en Australie où apparaît ce triptyque animalier. La belle affaire. Derrière nous se gare un break, duquel descendent deux jeunes gens qui se précipitent pour se photographier mutuellement devant la pancarte. A leur seule vue on repart dare-dare, vexés que nous sommes de nous être encore fait avoir.

Pas un seul virage, toujours cette route qui s’étire en ligne droite vers l’horizon. Et encore des cailloux. Du beau caillou d’ailleurs. Une touffe d’herbe, un caillou, une touffe d’herbe, un caillou, une touffe d’herbe, un caillou, and again and again and again. La route comme un marathon. On passe en revue les jeux les plus pénibles les uns après les autres du ni-oui ni-non au devine-qui-j’imite en passant par le baccalauréat quand après plus de trois heures de conduite non-stop nous arrivons à Border Village. Le seul semblant de commune sur la Nullarbor. Côté Est, donc en Australie Méridionale, Border Village et côté Ouest Eucla.

On s’arrête faire le plein et donner à la fameuse Debra son enveloppe. Elle s’occupe de la partie snack. On prend un sandwich et des frites pour deux. Debra ouvre l’enveloppe et la renverse devant nous : rien que des sachets de sauce mayonnaise. Elle nous explique qu’elle en était à court depuis deux jours et que c’est une habitude entre gérant de station de confier aux voyageurs courriers et denrées.
Tout est fait pour transformer ce simple point de passage entre deux états en un au lieu touristique incontournable de la Nullarbor. Debra nous indique que c’est l’endroit d’Australie où il a été vu le plus grand nombre d’OVNI, mais que c’est aussi la région où les fermiers locaux et autres travailleurs ont en proportion le plus de problèmes avec l’alcool. Debra nous laisse seul juge de décider si il y a un lien de cause à effet.
Nous sortons du bar et comprenons mieux la présence d’une statue géante censée représentée un extraterrestre et le message sur un mur WELCOME UFO.
Nous ne l’avions pas vu en nous garant, un panneau géant indiquant les distances entre Border Village et les plus grandes capitales du monde nous domine. Il semblerait que nous soyons à un peu plus de 17000 km de Paris. Au moins, sommes-nous sûr que maintenant nous ne pouvons plus que nous rapprocher de notre maison que ce soit vers l’Est ou l’Ouest.

Quand on arrive au niveau de la frontière on aperçoit un immense portique dans lequel s’affaire des officiers de police autour d’une caravane. Un officier arrive à notre hauteur, nous demande notre langue maternelle et nous tend un fascicule en français. Après lecture, on apprend qu’aucun fruit, aucune viande, aucun pot de confiture ou miel ne doit transiter ici et doit être jeté à la poubelle. En somme, seuls les pâtes, le riz et d’éventuels bonbons peuvent passer la frontière. Cela pour empêcher la propagation de parasites inconnus d’un état à l’autre.
Laure, qui gardait précieusement un pot de miel de K.I. dans le coffre, réfléchie à l’endroit le plus judicieux pour cacher le précieux nectar. Elle réfléchie jusqu’à ce qu’elle lise le montant de l’amende promise à tout contrevenant. On prend sur nous pour ne pas les jeter de nous gaver avec les trois dernières bananes qu’il nous reste, les deux pommes et mangeons tout le miel que nous pouvons avant d’abandonner le pot dans un sac plastique que nous tendons aux autorités.
Les forces de police n’ont pas fouillé notre véhicule ce qui provoque chez Laure un douloureux sentiment d’amertume à cause de son pot de miel. Surtout que du côté Ouest, la station service annonce un prix inférieur de 15 cents le litre d’essence. Au moins, nous avons gagné une heure et demi en passant la frontière.

Le soleil qui tombe à l’Ouest devrait nous éblouir sauf que de gros nuages lourds de pluie de plus en plus nombreux obstruent l’horizon et font tomber la luminosité d’un coup. La température qui jusque là était agréable, chute d’un coup et nous oblige à revêtir des polaires.
La chute de température s’accompagne de dialogues glaciaux. Ni l’un ni l’autre n’arrive à parler d’autre chose que de la mort, du sens de la vie. Le notre, pour l’instant, se borne à aller tout droit et sortir de cette route. Je me sens comme un prisonnier faisant sa ballade quotidienne dans sa cours. Toujours le même paysage, le même rythme. Avec pour seuls barreaux les vitres du van et pour seuls murs le désert de part et d’autre de la route.
Le rideau noir que nous percevions au loin est tout proche maintenant. Dans ce paysage plat et infinie nous pouvons voir avec une netteté déconcertante l’endroit où nous allons pénétrer dans l’orage. On allume nos phares et met les essuies-glaces en marche. La pluie est battante et à tôt fait de s’accumuler sur la route. Nous sommes obligés de ralentir à 30 km /h à cause du manque de visibilité.
La pluie ralentit son débit et l’eau sur le goudron commence à s’évacuer quand apparaît devant nous des dizaines et des dizaines de kangourous, venus sur la route pour s’abreuver sur les bordures, là où stagne l’eau que le désert n’a pas encore absorbé.
Nous faisons du gymkhana entre ces énormes kangourous avec la plus grande prudence. Sur les bas côté, des dizaines de kangourous gisent. Certainement percutés par des camions lors d’averses précédentes. En tout cas, ces grands rouges sont les plus grands kangourous que nous ayons vu pour l’instant. Certains étant aussi grand que notre van.
Une fois ce parcourt de slalom franchit nous accélérons notre rythme et croisons un road-train à qui nous faisons des appels de phare. Malheureusement pour les kangourous ou pour le chauffeur, on en saura jamais rien, nous doutons qu’il ait suffisamment de temps pour ralentir avant de faire un strike sur les marsupiaux.

Nous roulons du matin au soir, sans réellement regarder le compteur kilométrique. Toutefois, nous nous imposons de refaire systématiquement le plein dès qu’une station se présente. Nous jaugeons l’arrivée de la nuit à une heure quand nous nous arrêtons à Caiguna. Le spleen nous a envahit sur le dernier tronçon et ressentons le besoin de prendre des nouvelles du continent. Notre carte de téléphone internationale ne nous permet guère plus de passer qu’un seul appel. Nous nous décidons pour appeler en Ecosse nos amis Jane et Iain. Jane nous apprend qu’elle est enceinte depuis dix-neuf semaines. A la mort, qui fût notre sujet de conversation avec son lot de peurs, d’angoisses et de questionnement, succède la vie avec l’espoir et la perspective d’un avenir radieux. La joie que nous avons partagé avec nos amis nous transporte sur les quelques 180 km restant jusqu’à Balladonia Hotel qui sera notre dernier arrêt nocturne sur la Nullarbor.

Nous nous installons au camping pour pouvoir jouir des douches car voilà plus de trois jours que nos peaux n’ont rencontrés un savon.
Tout ragaillardis par une bonne nuit de sommeil et une bonne douche nous allons dans la boutique de la station régler notre note. Je passe en revue les articles souvenirs et tombe en arrêt devant une fausse plaque minéralogique en métal où il est inscrit : Nullarbor Plain, you’ve done it. Une envie de gamin me prend irrépressiblement le cerveau et m’ordonne que c’est l’objet indispensable que je dois avoir dans mes bagages au retour en France. Je règle mon achat et me rend dehors dans l’attente de Laure qui est encore sous la douche.
A ce moment-là, je suis interpellé par une jeune femme avec un casque de cycliste sur la tête. Elle me demande, avec un fort accent français si j’aurai des boîtes de conserve à lui donner. Laure arrive sur ces entrefaites et lui donnons volontiers nos dernières boîtes de haricots. Cette fille, Marion, remarque aussi notre terrible accent et nous avoue être française elle-même. Aussi pouvons-nous dialoguer plus facilement dans la langue de Joe Starr. Elle nous présente son compagnon, Adrien, un anglais qui ne parle pas un mot de français. Leur histoire aussi singulière que jolie me fera regretter l’achat stupide de la plaque minéralogique. Marion nous raconte avoir rencontré Adrien en Nouvelle-Zélande alors qu’il faisait un périple autour du pays. Pour sa part elle y était juste pour des vacances. Peu auparavant, il avait traversé avec son vélo le Canada et comptait bien aborder les grandes routes de l’hémisphère Sud.
Leur rencontre en Nouvelle-Zélande s’était vite transformée en histoire d’amour jusqu’à ce qu’un petit nuage vienne obscurcir leur idylle. En effet, Adrien avait depuis longtemps planifié sa traversée de Perth à Adélaïde via la Nullarbor. Cela aurait pu être un frein à leur histoire : elle en vacances chez les kiwis avec un billet retour pour Paris deux semaines après et lui qui s’apprête à s’envoler pour Perth avec tout son matèriel. Sauf que la demoiselle, après le départ de son homme pour la capitale de l’Ouest, lui envoie un email dans lequel elle lui pose une simple question : « Crois-tu que je puisse faire la même chose que toi sans entraînement ? » Question à laquelle il répond par l’affirmative.
La voilà donc décidée à troquer son billet d’avion retour pour Paris pour un vol vers Perth. Dès son arrivée aux pays des kangourous, Adrien l’accompagne acheter un vélo et de la bagagerie pour faire cette folle traversée (face au vent lorsque nous les avons rencontrés). Cela fait presque trois semaines qu’ils sont sur la route et savent que le plus compliqué commence maintenant.
Nous leur souhaitons bon voyage et décidons de ne jamais nous vanter d’avoir parcouru la Nullarbor Plain, quand bien même quelqu’un nous demanderait de décrire ce que nous avons ressentit face au vide et autres fadaises.

Le paysage lui aussi marque la fin de cette route. Des arbres apparaissent. Des bosquets d’eucalyptus d’un vert chatoyant tâchent le sol rouge. Des oiseaux apparaissent. C’est leur présence actuelle qui nous fait remarquer que nous n’en avions vu aucun durant toute la traversée.

Nous entrons dans Norseman, premier carrefour de nos destinées de l’Ouest. Nous hésitons à rejoindre Perth, via Kalgoorlie-Boulder avec ses mines d’or et ses maisons closes, ou bien par Esperance, vers le Sud, connue pour avoir les plus belles plages d’Australie. Nous ne savons que choisir. On décide de le jouer à pile ou face. Pile c’est les putes et les bagouzes en or, Face c’est la plage.
C’est Face.

D’Esperance à Perth
Mai 2005

L’effet est immédiat, à la limite de la nausée. Un véritable choc pour nos pupilles, longtemps habituées aux herbes sèches et aux sols jaunes ou ocres. Tout est vert. Les prairies, les collines. Une bruine à la limite du brouillard nous accompagne sur le chemin d’Esperance. Et du relief. Des collines et des forêts. Plus ces bosquets mesquins qui tentaient de survivre dans le désert. Un paysage normand. Des vaches normandes. Pas de ces mitigées brahmanes qui servent de steak pour barbecue. Le climat humide associé au paysage nous rappelle immanquablement la France.
Les petites communes que nous traversons ont troqués les traditionnels terrains de criquet et de foot australien pour des terrains de notre bon vieux football. Le seul détail qui nous rappelle à coup sûr que nous sommes en Australie sont de grands cacatoès noirs qui nous survolent. Point de cacatoès blanc avec son caquètement répétitif, de magpie avec son sifflement mélodieux et de kookaburra, oiseau dont le chant est le plus caractéristique de tous les oiseaux d’Australie : un cri qui s’apparente à un rire long et caverneux. Les kookaburras et les magpies bien que très présents dans les Hills d’Adélaïde, ne nous ont pas accompagnés jusqu’ici.

La bruine, qui s’est transformée en pluie diluvienne au fur et à mesure que nous avançons vers le Sud, a obligé les autorités locales à mettre en place des barrages routiers. Nombre de routes se retrouvent inondées et nous devons nous référer de plus en plus souvent à notre carte routière pour ne pas dévier de notre objectif. Au moins, sur la Nullarbor, le chemin était simple : avance ou recule. Mais comment veux-tu, comment veux-tu que je circule ?

Nos finances sont encore au beau fixe. Rien ne nous oblige à trouver du travail pour l’instant. Pour nous être renseigner au préalable, nous savons que sur la route de Perth, dans la région d’Albany, la saison du prunning bat son plein. Si la région nous plaît, peut-être déciderons-nous de participer à la taille d’automne des vignes. En attendant, c’est l’option détente et farniente qui l’emporte.

La pluie cesse lorsque nous entrons dans Esperance. Nous voyons vite que la ville est essentiellement tournée vers deux activités économiques bien distinctes : le tourisme avec ses nombreux campings et l’agriculture avec ses immenses silos à grains que des semi-remorques visitent dans des va-et-vient incessants.
Nous avons du mal à trouver un camping ouvert. Dans cette partie tempérée de l’Australie, automne oblige, c’est la basse saison. Les nombreuses boutiques fermées en témoignent. Seuls quelques bars, une épicerie et le vidéoclub sont restés ouverts.
A la vue des énormes rochers ronds en granit sur la plage, on est transporté aux Seychelles. Mais pas de mer turquoise. L’océan, qui ici aussi est Indien, est tumultueux. Une quelconque tempête au loin a créé d’immenses vagues qui viennent se fracasser sur les rochers. Un poète torturé par les éléments qui se déchaînent y trouverait son compte.
En ce qui nous concerne, c’est une âme sea-sex-and-sun qui nous habite. La logique veut qu’après l’automne vienne l’hiver, nous concluons de cet aphorisme hautement intellectuel que nous ne ferons pas de vieux os dans cette région. Rejoindre le plus rapidement possible le Tropique du Capricorne paraît être la meilleure solution.

Laure est à une cabine publique quand une femme aborigène s’approche de moi. Le temps qu’elle arrive jusqu’à moi, je roule une cigarette que je m’apprête à lui donner. Un stéréotype bien ancré dans ma caboche me fait de suite penser qu’elle ne vient pas vers moi uniquement pour mes beaux yeux.
Je me sens honteux quand je réalise qu’elle ne souhaite que discuter et allume la cigarette avec l’air le plus détaché possible. Alors que nous sommes assis sur un banc, sa mère qu’elle m’indique du doigt regarde les vitrines des boutiques fermées depuis bien longtemps. Elle m’explique que sa mère est ivre et passe le plus clair de son temps à cuver sa bière en errant dans les rues. J’écourte l’histoire de notre voyage pour écouter la sienne. Elle me raconte que petite elle a été arraché à sa mère pour être adoptée par une famille blanche dans le but d’avoir une éducation occidentale. Que le racisme dont elle a souffert lorsqu’elle était petite l’a obligée à se tourner vers sa culture et que c’est comme ça qu’elle a découvert que sa mère n’était pas morte, comme on le lui avait dit pendant des années. Après deux années de recherches, elle avait retrouvé sa mère qui était devenue à moitié folle de chagrin et avait sombré dans l’alcool. Elle n’en veut à personne. Même pas à la vie. Elle profite juste d’avoir retrouvé sa mère et s’estime heureuse d’avoir deux familles, deux cultures.
Son attitude est une énigme à mes yeux jusqu’à ce que j’admette qu’elle est une sage. Son récit me bouleverse et je lui suis reconnaissant de m’avoir parlé. Toutefois, ne voulant pas sombrer dans le pathos le plus sordide, je dévie la conversation sur la chasse avec des boomerangs. Elle sourit, car elle a bien vu que je ne voulais pas entrer plus dans son intimité et réfléchit un instant avant de donner une réponse satisfaisante : « Tu sais, cela fait bien cinquante ans que nous chassons avec des fusils. Les boomerangs ce n’est plus que pour les touristes. »
Sa mère arrive vers nous en gueulant. Sa fille la tempère, tandis qu’elle me fait signe de lui donner une cigarette. Je m’exécute et dit adieu à la jeune femme en tendant la cigarette à sa mère.
Son histoire est celle de la Génération Volée. Le gouvernement australien avait décidé de faire adopté par des familles blanches des enfants aborigènes dans un but d’assimilation. Mais ces enfants n’étaient pas des orphelins mais des enfants kidnappés et transportés parfois comme des animaux entassés à l’arrière de camions, loin de leurs familles. Le plus souvent dans un autre état pour éviter tout risque de recomposition familiale. Ce n’est qu’en mai 1997, qu’une Commission Royale a admit avoir fait une erreur et créa un Sorry Day. Un jour de pardon pour des milliers de familles déchirées. Au moins, grâce à ça, des associations ont pu rouvrir les dossiers concernant ces adoptions afin de permettre aux enfants de retrouver leurs familles.
Je ne me souviens pas d’une quelconque prise de conscience planétaire de ces actes inhumains. Aucun concert de soutient à cette cause à ma connaissance. La pression médiatique qui permit la libération de Nelson Mandela en 1990 n’aurait-elle pas pu s’occuper aussi de ce problème et s’investir pour faire pression sur l’état australien ? Je dois bien l’avouer, je suis trop préoccupé par ma petite personne pour vouloir réellement m’impliquer dans une quelconque cause, aussi juste soit-elle. Le pire dans tout ça, c’est que les égoïstes de ma trempe forment la majorité. Du moment que le frigo est plein et que la télé fonctionne…

La pluie s’est intensifiée à l’approche d’Albany. Les routes sont si inondées que l’on préfère s’arrêter sur un parking de supermarché. On passe le temps en rédigeant des cartes postales. Pour le choix, on ne s’est pas cassé la tête : quatre fois le même kangourou avec son petit qui sort la tête de la poche, quatre fois le mignon-mignon koala accroché à sa branche. Les cartes sont destinées à des personnes que seuls notre mariage ou notre enterrement peuvent réunir.
Dès que la pluie cesse un peu, on court vers le centre commercial en quête de timbres. Par chance un bureau de poste y est ouvert.
Sur notre droite, au guichet, un couple de français discutent. Leur accent où roule les R trahit une origine du Sud-Ouest. Du Gers en fait. Comme la pluie s’est remise à tomber de plus belle et fait trembler le toit en tôle du magasin, nous leur proposons un café, histoire de faire connaissance le temps que passe l’orage.
Ce couple de quinquagénaires nous explique qu’ils ont fuit l’Afrique du Sud à cause de pillages répétés et de menaces de mort à leur encontre. En bons gersois, ils étaient producteurs de foie gras et pensaient refaire leur vie ici. Sauf que le gavage des oies est assimilé dans ce pays à de la torture, et aucun dispositif légal leur permet de pratiquer leur activité. Quasiment ruinés, car ils n’ont pu vendre leurs biens en Afrique du Sud, ils hésitent à se lancer dans l’élevage d’émeus. Au moins restent-ils dans la volaille. Ils nous apprenne que les pluies diluviennes qui s’abattent sur la région sont exceptionnelles et seraient une des nombreuses conséquences d’El Niño. D’après les amis qu’ils ont ici, il n’y a aucune chance que les températures remontent avant quatre à cinq mois dans le Sud-West australien.
Fallait-il une raison supplémentaire pour nous roulions plein gaz vers les tropiques.

La première chose que nous faisons en arrivant à Perth est de trouver un terrain de camping où nous pourrons garer notre van. La circulation dans les villes est telle que nous préférons nous décharger de ce fardeau en restant au camping. Il est presque impossible de trouver des places où se garer à proximité d’un hôtel. De plus, le guide que nous possédons à une qualité qui est aussi son défaut : il n’est pas mis à jour tous les ans. Pour les données culturelles il reste toujours bon. Par contre, pour le prix des hôtels et des campings c’est là que le bât blesse. Un hôtel annoncé avec un bon prix voit ses tarifs augmentés après chaque éditions sans aucune amélioration de la qualité. La bonne affaire est de se rendre dans les établissements de gamme moyenne car leurs prix ont très peu évolués pour une qualité bien supérieure. Les trois quarts des voyageurs cherchent à s’entasser dans des établissements minables dans lesquels le sommeil n’est pas garantit.
Tandis que j’appelle les amis wallons à une rencontre dans le centre de la ville, Laure nourrit allégrement la machine à laver et les sèches-linges avec quantité de pièces de 1 A$. Il nous faut trouver une solution à cette hémorragie faite dans notre budget.

Les wallons nous racontent qu’ils sont restés jusqu’à fin mars à Murray Bridge et embarqués dans un avion direction Perth immédiatement après. Ils ont de suite trouver un boulot dans une usine, qui fabrique des emballages en carton, grâce à leur hôtel. Ils ne nous cachent pas leur désir de quitter la ville. Or, depuis deux semaines, ils se font régulièrement voler leur voiture. Trois fois déjà. Et toujours retrouvée par la police dans le même quartier. Ils nous expliquent que dans l’état de l’ouest, les véhicules sont les moins chers d’Australie et que les conditions d’immatriculations sont les moins draconiennes. Ceci explique le fait qu’ils aient pu acheter une voiture sans serrure qui fonctionne, avec quatre pneus lisses et un compteur kilométrique affichant plus de 700.000 km. Alex démarre lui-même leur engin en frottant les fils. Une aubaine pour les voleurs ou tout simplement pour celui qui a raté son bus.
Ils nous accompagne à une agence pour l’emploi des backpackers, histoire de voir quelles peuvent être les opportunités de travail dans la région. L’hôtesse, sourire de vendeuse de voitures éclatant, nous propose plusieurs jobs dans la région que nous venons de traverser. Pour accéder aux adresses des employeurs, elle nous demande une cotisation de 10 A$ qu’elle nous assure remboursable si le travail ne convient pas. Le boulot le plus intéressant qu’elle nous propose est de tailler des pommiers pour 11.50 A$ à côté d’Albany. Malgré la cotisation payée, on souhaite réfléchir.
Nous sortons et restons quelques temps à discuter sur le trottoir de l’agence à fin de prendre une décision. Sur la porte de l’agence, parmi les affiches et petites annonces affichées, on relève le numéro vert du service gouvernemental de l’agriculture. Nous avions entendu parler de ce service gratuit lorsque nous étions à Sydney. Un simple appel pour savoir si dans la région souhaitée il y a du travail. On note donc le numéro et on se dirige vers la première cabine téléphonique. Je détaille à l’opératrice le type de travail que je souhaite et la région : taille de pommier autour d’Albany. La réponse ne se fait pas attendre. Elle nous propose deux jobs similaires dans deux fermes distinctes pour un taux horaires de 14 A$. Une grosse différence tout de même. Sur ce, on contacte directement les fermes pour voir si elles ont un quelconque lien avec l’agence. Ces dernières nous apprennent qu’elles doivent reverser un pourcentage à l’agence prélevé sur le salaire des ouvriers agricoles. Une véritable arnaque en somme. Je suis énervé lorsque je raccroche et décide de retourner à l’agence me faire rembourser la cotisation. Je sens que l’hôtesse contient sa colère et me rembourse de bonne grâce car l’agence est pleine de pigeons. Son regard me supplie de partir. Chose que je fais sans oublier de distribuer aux jeunes qui patientent le numéro de téléphone vert du National Harvest Labour Information Service. Le backpacker n’est pas qu’une niche commerciale, mais aussi une marchandise.
Ce n’est pas le travail qui manque en Australie, et l’argent dans nos poches pour l’instant.

Cet épiphénomène passé, on décide de quitter Perth et nos amis wallons sans oublier de leur laisser une bouteille de vin pour l’anniversaire d’Olivier. On espère juste que les soubresauts et la chaleur qu’a connu le van n’auront pas fait tourner le vin. D’après eux, il paraît qu’il y a des dauphins à Monkey Mia qui vous mangent dans la main.

En regardant la carte de l’Australie un peu plus attentivement, un nom me saute au visage. Un nom que j’avais presque oublié. Un nom qui me rappelle les vendredis soirs pendant lesquels mon père regardait Thalassa. Un nom porteur de tous rêves d’Australie, un concentré de fantasmes : BROOME.

Vers Broome
Mai 2005

Faire pour faire. Faire pour dire que l’on a fait. Voilà bien le leitmotiv inutile qui nous pousse encore à vouloir rouler. Il faut rouler plus de deux cent kilomètres pour percevoir des modifications subtiles dans le paysage. Il faut régulièrement quitter la route principale pour se diriger vers ce que nomme notre guide « un lieu exceptionnel unique au monde ». Les panneaux routiers deviennent de vrais attractions. En plus, à voir toujours la même gueule tous les matins et partager tout et tout le temps, il n’y a plus grand chose qui surprenne l’autre.
Les détours succèdent aux détours. Le Pinnacle Desert fait place deux jours après à Monkey Mia où nous sommes censés voir des dauphins sauvages. La bonne blague. Lorsque nous arrivons sur place, nous comprenons bien vite que nous sommes au cirque. Les dauphins, après renseignements pris, sont visibles à 10h00, 11h00 et 12h00. Un ranger rentre dans l’eau avec un sac rempli de poissons qu’il secoue dans l’eau. Après deux minutes à peine, une famille de dauphins « sauvages » arrivent pour nager au milieu des jambes des badauds. Trois petits tours et puis s’en vont. Pendant ce temps, sur la plage un pélican énorme, Captain Pelican, attend sa pitance. Plus spontané et spectaculaire que les dauphins, Captain Pelican, n’intéresse visiblement que nous, lassés de cette fausse spontanéité de la nature.
Même le coucher du soleil tend à être payant. Il est très difficile de trouver un endroit où garer son véhicule gratuitement pour pouvoir jouir en bord d’océan des dernières lueurs du jour. Nous sommes écoeurés de cette marchandisation de la nature, de tout et n’importe quoi.
Nous progressons comme dans un parc d’attractions. Ici les kangourous, plus loin sur votre droite vous aurez les cascades machin-chose, puis vous découvrirez les fantastiques dauphins. L’aventure est un état d’esprit. On peut la vivre n’importe où et c’est seulement maintenant que je le réalise. Je pourrais tout aussi bien la vivre dans mon pays. Il suffirait que je le veuille.
En tout cas, ici, point d’aventures, seulement la route. Bien plus ennuyeuse que sur la Nullarbor, jusqu’à ce que… je n’ose pas vous le dire de peur que vous me preniez pour un fou. Oh, et puis tant pis ! Depuis le début de la rédaction de ce récit, j’ai décidé d’être sincère avec vous, et tout vous faire partager. Alors, voilà. Nous venons de quitter Monkey Mia en quête d’un endroit où stopper le van pour la nuit. L’obscurité devient totale lorsque nous trouvons sur notre gauche un panneau nous indiquant un parking à cent mètres. Nous devons franchir un gué où d’après la signalisation il n’est pas bon de le passer à pieds car fréquenté par des crocodiles. On croise les doigts que le van ne tombe pas en panne. Nous roulons encore une cinquantaine de mètres pour enfin arriver à un espace dégagé où sont déjà garés plusieurs vans et caravanes.
Nous nous garons entre deux vans et sortons tout notre attirail de cuisine. Nos voisins, des hollandais en vacances, se joignent à nous quand tout d’un coup tout se met à vibrer. Les arbres, les véhicules, tout vibre. Tout. Les toutous tremblent. Les trembles trembleraient si il y en avait. Le sol ne semble pas trembler, mais tout vibre. L’eau dans la casserole paraît frémir alors que la bouteille de gaz est restée fermée. Les oiseaux qui auparavant faisaient du bruit dans les branches se sont tût. Tout le monde est sorti de son véhicule pour voir ce qui se passe. L’air continue de vibrer, nous sentons nos tee-shirts vibrer sur notre peau. On peut lire la panique et l’incompréhension sur tous les visages au moment où apparaît dans le ciel, trois boules métalliques géantes, grandes comme des terrains de football, qui stagnent à une vingtaine de mètres au-dessus de nos têtes. Nous nous regardons les uns les autres, voulant nous assurés que nous voyons tous la même chose. Personne ne bouge. Nous sommes pétrifiés par le spectacle de ces trois sphères.
Après un moment, les trois boules se posent dans le bush, à une cinquantaine de mètres devant nous. D’un aspect argentées, les boules se mettent à irradier lorsqu’elles touchent le sol. Les vibrations ont cessé mais la faune se tait toujours. Nous n’osons faire du bruit. Alors que tout est calme, les trois sphères émettent un bruit sourd et nous comprenons qu’elles s’ouvrent. Nous nous sommes quelque peu habitués à la clarté argentée émise par les sphères et distinguons nettement une ouverture se former sur les parties inférieures. Il semble que des nacelles émergent de ces engins, qui de toutes évidences, sont des OVNIs. Nous ne pouvons quitter notre regards de ces engins quand tout d’un coup, alors que personne ne s’y attend… je me réveille. Je vous l’ai dis quelques pages plus tôt. Il n’y a rien sur cette route. Pas même un extraterrestre. Seulement de l’ennui. Celui qui a fait la Nullarbor et s’en vante n’a certainement pas pris la route vers le nord depuis Perth. (Je précise que cette prouesse littéraire a été réalisé sans trucage, ni dictionnaire de synonymes. De plus, aucun animal n’a été blessé lors de la rédaction de ce magnifique passage qui fera date dans la littérature mondiale. Il fait déjà date dans mon salon où je rédige ses lignes)

Les cadavres des vaches succèdent à ceux des kangourous. Le cuir tanné par le soleil reposant délicatement sur la carcasse de l’animal à cornes.
Plutôt que de sombrer dans la dépression la plus totale, on décide de retrouver du travail. Aucunes contraintes financières nous y obligent. On s’ennuie, voilà tout.
Notre entrée dans la zone tropicale passe par Carnavon, connue pour être l’épicentre de la production de bananes dans l’Ouest. Nous nous mettons en quête d’un camping pour jauger nos chances de travail sur la ville. Nous rencontrons bien vite des backpackers qui travaillent à la récolte (le plus dur) et d’autres à l’emballage (cool Raoul). Ces derniers nous intéressent plus car ils n’ont pas à se trimbaler des régimes de plus de cinquante kilos sur le dos. Tous nous donnent les mêmes conseils et les mêmes contacts.
Après une nuit épouvantable, dans la chaleur et la moiteur, passée à éclater les moustiques tantôt sur les cuisses, le visage et les bras, nous démarchons les bananeraies. Malheureusement pour nous, seuls des gars avec un dos solide sont recherchés pour la récolte. Aucun travail de disponible dans les entrepôts de conditionnement. Tant pis. On reste quand même une nuit de plus, mais cette fois-ci, à l’hôtel. Une douche dans la même pièce que le lit, avec un interrupteur pour la lumière, et des toilettes. Des toilettes propres. Que du luxe.

Au réveil, je me hâte de récupérer à l’arrière du van le nécessaire pour le petit déjeuner et casse malencontreusement la poignée. Poisse sur nous. Il nous est désormais impossible d’accéder à notre nourriture. Nous paniquons un peu, ne sachant pas comment résoudre ce problème. On décide de faire le tour des garages. Aucun n’est en mesure de résoudre immédiatement notre problème. Le plus optimiste des garagistes a appelé une casse qui peut lui faire parvenir une nouvelle porte arrière sous huit jours. Comme nous ne souhaitons pas rester une journée supplémentaire sur place, faute de travail, ce dernier garagiste nous donne une adresse où d’après lui des p’tits gars font des miracles.
Sur ces conseils, nous arrivons dans une pseudo-zone industrielle au bout de laquelle le garage des magiciens apparaît. Des carcasses de voitures gisent de-ci, de-là, tandis que des gros bras travaillent sur un énorme pick-up. Les types qui nous accueillent ont tout l’air sortis d’un film sur la pègre : gros bras tatoués, ganaches de brutes, lèvres pincées. Le plus costaud d’entre eux nous invite à repartir d’où l’on vient jusqu’à ce que je lui donne notre recommandation. D’un coup, d’un seul, les visages s’illuminent à l’évocation du garagiste et tous nous demandent quel est notre problème.
En l’espace d’une demi-heure, ils ouvrent le van et nous
bricolent un système d’ouverture avec un cintre métallique que nous transportions dans nos affaires. Au moment de payer, je m’attends à devoir sortir une liasse de cent dollars. Seulement vingt nous sont réclamés. Pour le dérangement disent-ils. Le plus costaud d’entre eux, nous demandent si nous sommes intéresser par de l’herbe ou une moto d’occasion révisée par leur soin et dont ils ont égarés les papiers. Nous devons mimer que nous ne comprenons pas bien ce qu’ils disent et que nous ne fumons pas quand l’un d’entre eux demande au malabar de nous foutre la paix et de nous laisser repartir. Malgré la chaleur ambiante, c’est bien une sueur froide qui parcourt nos échines. Nous repartons de cette zone sans quitter des yeux les rétroviseurs, dans la plus grande paranoïa qui soit. Paranoïa qui réveille en nous un sentiment de vulnérabilité dont nous n’avions pas pris conscience jusqu’à présent. Vulnérables à tout. A la maladie, à la panne, au mental. A tout. Au moins, cela fait-il un sujet de conversation pour une centaine de kilomètres.

Un écrivain, un vrai, pas un scribouilleur tel que moi-même, tartinerait des pages de descriptions du paysage. Les couleurs machin, les cailloux cela et patati et patata. A ce stade là du récit, ceux qui souhaite en savoir plus ont deux solutions ; soit se rendre sur place et constater par eux-mêmes ou bien ouvrir un livre sur l’Australie et se contenter des images. N’attendez pas de votre serviteur de phrases alambiquées sur le décor. Je n’en ai ni l’envie, ni la capacité intellectuelle. En même temps, vue l’épaisseur du livre que vous tenez entre les mains, vous vous doutez bien que l’on approche de la fin et aucune description, aussi transcendantale soit-elle, ne viendra édulcorer ce récit. Il me semblait opportun de faire cet aparté. L’ouest australien est aussi vide que grand, aussi beau que dénué d’intérêt. Est-ce que la Provence serait aussi belle si ses villages étaient distant de plusieurs centaines de kilomètres les uns les autres. Je n’en suis pas sûr. Ici, c’est la même chose. Il y a de la beauté. Mais il faut faire des kilomètres, passer des journées entières à rouler, pour en découvrir une autre. On fantasme chaque étape. On fantasme tant, que la déception est souvent au rendez-vous. Trop grand et trop vide. Je réalise que je suis un homme de petits espaces avec de trop grands rêves. Tout n’est qu’histoires d’amour et j’ai trop idéalisé la mienne. J’aime l’Australie. Je hais l’Australie.

Une jeune femme, à peine deux kilomètres après la dernière station service où nous nous sommes arrêtés, indique le sol de son index gauche. C’est la méthode australienne pour l’auto-stop. Personne ne vous prendrait si vous levez le pouce. Indication que je complète en rappelant que vous devez être sur le côté gauche de la route. Sinon vous n’êtes pas rendu et pouvez attendre par la même occasion la neige et l’ouverture de pistes de ski.
La miss que nous embarquons nous explique, qu’elle et son homme sont tombés en panne cinq kilomètres plus loin et qu’elle est allée à la station en stop chercher un dépanneur. Malheureusement pour eux, le service de dépannage de la station est occupé toute la journée suite à la collision d’une voiture et d’une vache à un cinquantaine de kilomètres vers le sud. Elle nous raconte qu’ils sont descendus sur Perth voir de la famille pour les vacances et retournent travailler à Karratha, bourgade qu’elle décrit comme étant jolie et dynamique.
Une fois ramenée auprès de son homme, on se décide à aller faire un tour dans cette ville pour chercher du travail.
Cette ville doit sa création à la présence de minerai de fer. Des cohortes de camions transportant le précieux chargement circulent sans arrêt sur les larges avenues en direction du nord, vers Port Hedland pour être traité. L’activité y est frénétique. Les camions nous font de suite penser à des fourmis le long d’un arbre ; les unes montent à vide, les autres descendent avec leurs feuilles.
On a beau chercher ce qu’il y a de jolie dans cette ville, on y trouve rien. Tout semble bâtit en préfabriqué. Prêt au déménagement dès que la ressource sera épuisée.
Au camping où nous sommes, le gérant nous donne rapidement trois contact pour du travail. Exclusivement du travail de nettoyage.
Les deux premiers employeurs, au fort accent étranger, nous propose à peine quatre heures de travail par jour pour un taux horaire de 9 A$, le taux le plus bas qui nous ait été proposé jusqu’à présent. Lorsque je contacte le troisième, celui-ci est absent et sa secrétaire nous invite à passer à son bureau en début d’après-midi. Je lui explique le motif de notre refus des précédents postes, à savoir le salaire, qu’elle élude en nous assurant que son patron est celui qui paie le mieux sur toute la ville. Banco pour nous, on prend rendez-vous.
A peine avons-nous arrêter le moteur du van que nous accueille celui qui se présente comme étant le patron. Il nous dit que sa fille lui a bien transmis notre message et nous présente rapidement le boulot. Six heures de travail chacun, à faire de nuit, pour un taux de 10.5 A$. On est pour le moins perplexes. Se fiche-t-il de nous ?
Alors que l’on se fait la réflexion sur le salaire qui reste décidément trop bas pour nous, surtout pour du travail de nuit, il embraye, toujours en anglais sur ses origines marocaines et la nécessité de se tenir les coudes entre méditerranéens, que les travailleurs locaux sont d’indécrottables fainéants. On comprend pas où il veut en venir et lui indiquons que nous allons y réfléchir.
De retour au camping, notre voisin, dont l’installation du van et d’un auvent indique sa présence sur le site depuis un bon moment, nous explique que le gérant du camping, en tant qu’intermédiaire, perçoit 1.50 A$ de l’heure sur notre dos si nous acceptons ce travail. Il ajoute qu’il est presque impossible de trouver un camping et un travail sans ce type d’arrangement. Pour les petits boulots, ce n’est pas l’employeur qui a les cartes en mains mais le gérant de camping. D’après lui, les immigrés nord-africains étaient les seuls à accepter les jobs de nettoyage pour des salaires dérisoires, faisant fuir ainsi toutes concurrences. Sauf qu’ils se sont bien vite retrouvés piégés à leur propre système ne pouvant plus garantir main-d’œuvre et salaires corrects.
A cette nouvelle, qui nous rappelle nos déboires sur Perth, nous remballons nos affaires et quittons la ville et rapidement qui plus est.

Nous approchons de Port Hedland de nuit. Les lampadaires le long de la nationale ont du mal à percer au travers de la poussière que les camions soulèvent. Une fine poussière couleur rouille. Ca sent le métal.
Les cheminées des hauts fourneaux, indiquant les usines de traitements du minerai, sont les seuls éléments de cette ville qui surnagent au-dessus de cette poussière omniprésente telle un brouillard londonien. A la sortie de la ville, la dernière station service, lieu de rendez-vous d’énormes road-trains composés de trois remorques, est le dernier point lumineux avant la route sans lune que nous allons emprunter. On fuit ce lieu où les gens perdent leur vie à essayer de la gagner. On jette un coup d’œil à la carte et réalisons que la Sandfire Flat Roadhouse est à plus de deux cent kilomètres d’ici. Nous hésitons à prendre la route de peur de percuter un animal.
Alors que nous finissons de boire un café, toujours pas décidés à reprendre la route, un chauffeur routier grimpe dans son road-train et démarre en direction du nord. On décide bien vite de lui emboîter le pas, pensant qu’avec son pare-buffle, il nettoiera la route pour nous de toutes bestioles kamikazes. On roule à peine à une vingtaine de mètres en arrière et sommes sûr qu’il ne peut nous voir dans son rétroviseur. Espérons seulement qu’il ne freine pas d’un coup, stoppé brutalement par un train, un rocher ou un OVNI. Qui sait ?

La roadhouse n’est pas fermée à onze heure quand nous arrivons. Bien au contraire, il semblerait qu’il y est de l’animation. Un groupe d’aborigènes, visiblement éméchés, vient de se faire refouler manu-militari par le gérant. Ils démarrent en trombe leur voiture pour se garer de l’autre côté de la nationale. Ils sont tous descendus de la voiture et semble réfléchir à une quelconque action à mener. Nous mangeons à une table, tout en les observant, jusqu’à ce que le gérant nous déloge prétextant que les tables sont uniquement pour ses clients.
Comme c’est la seule station avant des kilomètres, nous lui expliquons que forcément nous allons faire le plein d’essence chez lui, et que par conséquent nous sommes ses clients. A notre forfanterie, il nous demande de nous dépêcher et nous interdit de rester sur le site de la station service pour dormir.
Ni une, ni deux, on refait le plein et démarrons dans la nuit, plein nord, dans l’espoir de trouver rapidement un endroit où arrêter le van. On trouve notre bonheur à une quinzaine de kilomètres, sur ce qui s’apparente à une ère de repos. En fait, une renfoncement caché de la route par des futaies.
Pas la peine de regarder la carte pour savoir qu’il n’y a rien entre ici et Broome. A partir d’ici, il n’y a plus de cadavres d’animaux sur les bas côtés mais des termitières à perte de vue. La termitière, la nouvelle borne kilométrique. Le commandant Cowboy est heureux de vous accueillir à bord de son module à destination de Broome. La chaleur intérieure est de trente degrés et de trente cinq à l’extérieur. Sur votre gauche des termitières et sur votre droite, des termitières aussi. Le commandant et son équipage vous souhaite un bon voyage.
Enfin quelque chose sur cette route. Chouette. Une voiture est en panne. J’espère presque que ce soit grave. Qu’il y ait une femme enceinte sur le point d’accoucher tandis que le mari serait blessé grièvement à cause d’un cric défectueux. Alors qu’il essayait de changer une roue, le cric aurait cédé sous le poids de la voiture et lui aurait écrasé un bras. Mais ce serait trop beau pour être vrai. Je me fais du mal à souhaiter celui des autres.
En fait d’autostoppeurs, c’est un des aborigènes de la veille qui nous fait signe de nous arrêter. Les quatre autres sont assis par terre, à l’ombre de la voiture.
Je m’arrête à sa hauteur pour prendre des nouvelles. Il m’annonce qu’il n’a plus de gasoil dans son réservoir et me demande si on peut le dépanner. Je lui explique que l’on roule au super mais que si il veut je peux l’amener à la prochaine station service. Laure, pendant ce temps, propose de l’eau aux autres. Visiblement, ils ne sont pas remis de la cuite de la veille et essaient de décuver par 35 degrés à l’ombre.
A notre surprise, il refuse notre offre de transport, sans oublier de nous demander si nous avons de quoi fumer. On roule quelques cigarettes à leur attention et redémarrons, bien décidé à prévenir quand même quelqu’un à la prochaine station de leur situation. On ne se formalise pas trop pour eux, estimant qu’ils sont du coin et plus habitués que nous à la chaleur. Après tout, c’est eux qui ont refusés notre aide. Mais tout de même, on ne peut s’empêcher de penser que nous n’avons pas croisé de voiture depuis plus d’une heure et qu’une seule voiture nous a doublé depuis ce matin.
Je m’arrête sur une aire de repos pour soulager ma vessie quand une voiture traverse la plaine à toute allure. Pas le temps de distinguer quel type de voiture, à peine si je peux dire qu’elle était de couleur sombre.
On reprend la route, et peut-être deux kilomètres plus loin, sur le bas côté, les mêmes aborigènes, dans la même situation.
L’aborigène qui s’approche de moi semble ne pas me reconnaître. Je lui fais la remarque qu’il m’a déjà arrêté plus haut sur la route et fait mine de ne pas comprendre ce que je dis. Sauf que cette fois-ci, le fond de sa pensée s’exprime un peu plus sur ses véritables motivations. Il me demande de l’alcool. A mon refus, il durcit ses traits et commence à gueuler dans sa langue natale et devient même menaçant. Une des femmes assises par terre le rappelle à l’ordre indiquant Laure du doigt. Elle, au moins, donne l’impression de pas avoir la mémoire d’un poisson rouge.
J’intime à Laure de remonter dans le van, pas rassuré du tout de la tournure des évènements. Je redémarre en trombe, bien décidé de ne plus m’arrêter. Quand bien même, ce serait ma mère qui ferait du stop. Je réserve le repos du moteur pour Broome.

Broome
Fin Mai 2005 (qu’il est long ce mois)

Je suis excité comme un supporter de Marseille un jour d’ OM-PSG au Vélodrome. Le van fait broum-broum à Broome. Un drôle de broum.
« Regarde ! Y’a un quelqu’un qui va quelque part ! Et là, un autre quelqu’un ! Cool, c’est plein de quelqu’uns qui font quelque chose. »
Enfin de la vie, de l’animation. On se met en quête d’un camping immédiatement. Pas celui-là : trop d’ombre. Pas celui-ci : trop de soleil. Pas là : trop cher. Ah ! Là ! C’est peut-être cher, mais il y a la piscine.
A l’accueil, je fais mon français. En gros, je râle. Peut-être à cause de l’étiquette de mon maillot de bain qui me gratte ou bien à cause du gars au comptoir qui chipote pour une prestation quelconque. En fait, je sais pas pourquoi je râle. Je suis français, moi madame ! Je râle pour ce que je veux ! Surtout si c’est pour rien.
Au moins, grâce à cette caractéristique que j’entretiens en tout lieu et à toute occasion, je me fais remarquer par un employé du camping qui vient d’entrer dans le hall alors que nous atteignons le comptoir. Il s’appelle Rémi et travaille ici. Nous échangeons quelques billevesées (ce mot contient trop de lettres pour être correctement utilisé lors d’une partie de scrabble) et autres calembours. Il est sur le camping avec sa compagne Aurélie qui fait des ménages dans des hôtels tous les matins. Le soir, elle et lui travaille dans un resto, Matso’s, un établissement un peu chicos du centre ville. Leur but dans ce pays est des plus simple : tout voir et tout faire. Ils travaillent comme des brutes en un lieu donné puis dépensent tout en activités diverses : parachutisme, surf, macramé, etc … que sais-je encore. Et ils recommencent. Travail et loisirs. Au moins ont-ils un but et s’y tiennent. Rémi est le seul gars en Australie à se balader avec une serviette de bain de l’équipe de foot de Saint-Etienne. Si je raconte ça, c’est que sa compagne est lyonnaise et accepte sa serviette. C’est peut-être ça l’amour : supporter la serviette de l’autre, aussi moche soit-elle.
Rémi nous fait faire la visite du camping et nous indique notre emplacement. Nous nous garons à côté d’une caravane immense qui fait deux fois et demi notre van.
Nous sommes dans la partie VIP du camping. Loin des tentes. Entre les mobil-homes et les caravanes. Nous ne dormirons pas en compagnie des gueux. Nos voisins, dans la caravane, sont là depuis plus de six mois. L’homme est ingénieur pour une compagnie minière, et elle, la gardienne du temple. Elle s’ennuie tout net à attendre le soir que son mari rentre enfin de son travail, quand il ne s’est pas arrêté au pub avant.
Nos autres voisins vivent dans le mobil-home juste derrière notre van et sont ici pour trois mois de pêche avant de passer les neuf autres mois de l’année en Thaïlande. Pays où les jeunes filles sont belles et aimables. En fait, ils passent les deux tiers de l’année à faire la tournée des bordels de Bangkok. D’après leur description de la femme parfaite, Laure et moi avons le sentiment profond d’être en compagnie de pédophiles. Malheureusement ce ne sont pas les premiers papys que nous croisons qui nous expliquent que les femmes australiennes sont compliquées et que les thaïlandaises sont des femmes d’une exceptionnelle compréhension et d’une extrême douceur. Pathétiques papys qui jouent les beaux gosses sur le dos de la misère du monde. Bref, voilà où nous allons crécher le temps de trouver du travail.

Nous passons l’après-midi à faire la tournée des compagnies perlières. Toutes ont des listes d’attente interminables et le turn-over est très faible. En effet, lorsque une personne s’engage sur une plate-forme perlière, elle part pour deux semaines, sans possibilité de rapatriement. De plus, les salaires sont si intéressants que peu de personnes laissent leurs places. Nous laissons quand même nos coordonnées et aviserons après une semaine de la suite à donner.

On fait un tour au centre ville où se tient un marché. Alors que Laure s’arrête à un stand de bijoux, le vendeur nous accoste dans un français où roulent les R. Les R de Rodez en fait. Bien vite, il nous explique qu’avec sa compagne anglaise Nico, ils importent illégalement des bijoux de Thaïlande qu’ils revendent sur les marchés tandis que Nico fait des massages qu’elle a appris dans un temple de Bangkok. Ils sillonnent l’Australie à bord d’un énorme van achetait à Perth. Après avoir exploité un visa-vacances-travail au Japon, ils se sont attaqués à l’Australie.
Ainsi, en moins d’une demi-journée, avons-nous refait le stock de relations humaines et francophiles. Nous nous organisons pour, tantôt partager un barbecue, soit un verre sur la plage, ou juste discuter face au coucher du soleil. En gros, on n’en fiche pas une rame.

Au bord de la déprime, je fais le bilan des choses à faire ici dans l’attente d’un hypothétique appel d’une société de perliculture. Il y a le Staircase to the Moon dans un peu plus de deux semaines. Un phénomène naturel visible que dans cette partie du monde qui consiste au moment de la pleine lune de voir se refléter dans l’Océan notre satellite avec trois traits verticaux juste en dessous. Une occasion pour la populace de vider des bières sur la plage. Mais cet événement est trop loin dans le temps pour que nous puissions l’envisager pour l’instant.
Il y a la plage. Belle mais pas trop engageante. En effet, des panneaux indiquent que des crocodiles des mers peuvent sévir dans le coin. De plus, une semaine avant notre arrivée, un touriste s’est fait piqué par des méduses, qui pullulent dans le secteur, et a dû être rapatrié vers l’Europe manu militari. Donc la baignade tombe à l’eau.
Aussi, sur la plage, une méharée est proposée aux touristes. Activité qui ne nous intéresse pas non-plus. Alors que faire ?
La visite des cimetières japonais et chinois, à la mémoire des premiers plongeurs, nous prend à peine deux heures. Et encore, en traînant des pieds.
Que faire, que faire ?
On ne peut pas rester ici. Rien ne se passe. Nous avons peur de devenir comme ces aborigènes, qui tous les jours, restent assis, devant le seul centre commercial de la ville, à attendre. Attendre quoi, au juste. Tu parles d’une ville d’aventure. Pas un seul libraire sur la ville. A croire que l’on se passe très bien de toute culture. Il y a bien un pseudo musée de la perliculture qui occupe une bâtisse en bois de deux pièces. Il n’y a pas à tortiller, il nous faut partir avant de devenir alcooliques ou fous.

On apprend, que plus au nord, à Kununurra, il y a du travail. Un backpacker nous donne le contact de la seule agence pour l’emploi de cette ville. On ne devrait pas tarder à décoller.

Alors que nous partageons un repas avec nos nouveaux amis, un thème qui nous est cher et qui est des moins intéressants au monde, va occuper toute la soirée : le coût des lessives.
Rémi est étonné d’apprendre que nous payions encore nos machines. Il nous assure ne pas en payer une seule depuis leur arrivée en Australie. Compte tenu de notre étonnement à tous, il se propose avec Aurélie, de nous donner un cours pour faire des lessives à l’œil.
Après le repas, vers les dix heures du soir, lorsque le camping s’est calmé, nous rejoignons tous nos campements pour récupérer le linge sale que Rémi a promis de laver gratuitement. Nous nous rejoignons à la buanderie et attendons le début du cours. Je fais le guet avec Aurélie pendant que Laure suit les instructions avec Cédric et Nico.
Il existe deux systèmes de monnayeur sur les machines à laver : un où les pièces sont disposées verticalement sur l’arrête dans des fentes et un autre à plat dans des encoches calibrées au format des pièces. Rémi sait truquer le premier système uniquement.
Tout d’abord, il se munie de trois coton-tiges dont il ôte le coton afin de récupérer les bâtonnets qui ont l’épaisseur d’une pièce. Il insère les bâtonnets dans les fentes du monnayeur et les poussent jusqu’à ce que chacun d’entre eux provoquent un petit clic. Une fois ces trois bâtonnets bien insérés, il enfonce la gâchette du monnayeur à fond et miracle, les bâtonnets ressortent et la machine à laver s’enclenche. Trois dollars d’économisés. Depuis plus de sept mois, nous dépensions une fortune en machines à laver alors que trois coton-tiges suffisaient pour ne plus en payer. Au moins quitterons-nous Broome avec une info capitale.
En l’espace d’une heure, nous faisons trois lessives et toujours avec le même procédé.

Le lendemain, Cédric nous fait la vidange du van pour que nous puissions continuer notre route. Le bruit que faisait l’engin à notre arrivée dans la ville devait être dû à cela. Enfin nous le supposons, car ni Laure ni moi n’avons de connaissance en mécanique.

On s’est donné encore deux journées sur Broome pour relancer les agences. En vain. Nous partirons donc le 30 mai avant le Staircase pour Kununurra. Nous sommes las de ne rien faire.
Au matin de notre départ, alors que nous revenons de notre douche, sur la tablette arrière du van, une cafetière de café nous attend. Notre voisine, qui visiblement avait pitié de nous, de nous voir sortir tous les matins notre réchaud pour faire du café instantané, nous a préparé du vrai café. Ils sont comme ça les Australiens. Surprenants. Inattendus. Touchants. On se confond en remerciement. Alors que nous quittons le camping, nos nouveaux amis et Broome pour reprendre la route, un pincement au cœur nous envahit. Nous avons l’instinct que nous quittons les dernières personnes auxquelles on puissent s’attacher en Australie. Nous sommes fatigués du vide, fatigués de ce pays et de ses contraintes. Mais surtout fatigués de toujours devoir quitter des gens avec qui on se sent bien.

Kununurra
Juin 2005

On s’est arrêté à mi-chemin de Broome et Kununurra sur un pont qui enjambe une rivière presque à sec. Nous pique-niquons en regardant les quelques narines et yeux des crocodiles qui stagnent entre deux eaux, en contrebas, dans les billabongs. Les termitières ont pris le relais des vaches écrasées et en fin de journée nous arrivons à Kununurra.

Nous allons directement en direction de l’agence pour l’emploi locale. En fait, la seule agence intérim de la ville. Le gérant, que notre accent amuse, me propose de travailler dès le lendemain, dans un entrepôt de conditionnement de melons. Le gérant de l’agence Grund n’a pour l’instant rien à proposer à Laure. Il nous fait remplir les formulaires d’usage pour les taxes et déjà les feuillets sont préremplis comme si nous étions des travailleurs locaux. Au moins suis-je sûr que mon travail va être payé au rabais. Tant pis. Il faut travailler.
Arrivés dans un des nombreux camping de la ville, nous constatons que les backpackers forment la majorité de la clientèle. La région, quoique touristique, est essentiellement agricole. Melons, petits pois, carottes, choux, macadamia et autres productions locales.
Nous faisons un tour au supermarché et constatons que les melons sont ici les plus chers que nous ayons vu de toute l’Australie. Curieux pour une ville qui est l’épicentre de sa production. Nous en apprenons la raison au camping et elle est des plus étonnante. Comme la centrale d’achat du supermarché se trouve à Perth, les melons produits ici sont d’abord transportés jusqu’à Perth avant d’être dispatchés dans tout le pays. Ainsi, les melons vendus dans le supermarché sont les melons qui parcourent le plus de kilomètres. Un backpacker nous indique que seuls les touristes achètent les melons au supermarché tandis que les autres vont directement dans les différentes fermes, là où l’on peut en acheter pour un prix dérisoire.
Notre camping est en bordure d’une réserve aborigène qu’une barrière rocheuse, un bout des Kimberley, marque la limite. Ici, à la frontière de l’état de l’Ouest et du Nord, au nord des Bungles-Bungles, des souvenirs de lecture des romans d’Arthur Upfield me reviennent en mémoire. Son héros, un détective aborigène du nom de Napoleon Bonaparte, usait de ses connaissances aborigènes pour résoudre des énigmes et démasquer les meurtriers. Je ne sais pas si l’auteur était un blanc. En tout cas, au moins cet auteur, inconnu des habitants du coin, a-t-il redonné un peu de dignité à ces peuples. Pour en avoir discuter plusieurs fois avec différentes personnes lors de notre voyage, je constate que seuls les backpackers connaissent cet auteur, qui fait l’unanimité et semble totalement inconnue des australiens que nous avons rencontrés jusqu’ici. En même temps, combien de personnes ont-elles fini par lire Le Voyage au Bout de la Nuit de Céline après maintes références dans des romans de littérature étrangère.
Dans cette région, tout n’est que vert et rouge. La ville toute entière semble orientée vers le sud. Ses rochers captent la lumière ardente du soleil pour en faire ressortir que plus intensément le vert de la végétation.
En cette fin d’après-midi, la ville semble s’animer. Le camping s’agite. Vide il y a encore une demi-heure, il se remplit petit à petit de groupes de backpackers, les pantalons crottés, les tee-shirts trempés de sueurs qui se dirigent tantôt vers leurs vans, tantôt vers leurs tentes, récupérer leur nécessaire de toilettes pour se débarrasser de la poussière ramassée dans les champs. Ils économisent leurs paroles et reprennent enfin vie une fois la douche prise. Lavés de leur labeur.
Sans même les entendre parler, nous repérons les latins sur le campement. Ils s’embrassent. Les autres, au mieux, se la jouent à l’américaine : ils s’enserrent dans les bras et quelques fois les filles se font une bise. Je comprends mieux que nous traînions une réputation d’homosexualité tant les contacts entre être humains, ici, se bornent à une poignée de mains ou une franche bourrade. Ce besoin de contact physique que nous avons, nous autres latins, est un repère imparable.
On se dirige vers l’espace commun pour cuisiner afin de faire connaissance et de prendre le pouls de la ville.
Peu de sourire. Les backpackers présents dans cette ville ne sont pas là pour le tourisme. Tous sont à court d’argent ou espèrent gonfler leur cagnotte pour leur descente vers Perth ou leur remontée vers Darwin. Kununurra est le dernier spot possible pour gagner de l’argent. Cette ville date à peine des années 60 et ne doit son développement qu’à la création d’un lac artificiel, le lac Argyle, dans le but d’irriguer la région. Créant ainsi une des régions agricoles les plus dynamiques de toutes l’Australie. Tout y est neuf, sans âme. Du préfabriqué à la place de la pierre.

Le réveil indique six heure et je dois dans moins d’une heure être au centre de la ville pour faire connaissance avec mon futur patron. Laure m’accompagne avec le van, bien décidée de trouver dans la journée un travail de son côté.
A sept heure pétante, un camionnette blanche s’arrête au point de rendez-vous. Son chauffeur m’engage à grimper et reste évasif sur mon éventuelle heure de retour. Que nenni, Laure devra s’en accommoder.
Un peu à la sortie de la ville, la camionnette rentre dans une exploitation et bien vite on m’ indique qu’elle va être ma tâche. Un tracteur arrive toutes les heures chargé d’une dizaine de tonnes de melons dans d’énormes bacs que je vais devoir transporter à une machine chargée de les laver. Très simple mais physique. Chaque bac pesant une tonne. Aussi je suis en charge de préparer des produits chimiques sensés stopper le développement du fruit lors de son lavage. Des tâches très simples et répétitives qui me rappellent la ferme de Murray Bridge où nous ramassions des laitues.
J’ai travaillé ce premier jour de sept heure et demi à onze du soir avec une demi-heure de pause repas. Je suis à la fois content de travailler autant car c’est beaucoup d’argent qui rentre d’un coup et un peu effrayer car je ne sais toujours pas ce que Laure a bien pu trouver.
A la fin de la journée, notre chef, Steve, nous ramène, chacun des différents employés, dans nos campings respectifs. Il me dépose peu avant minuit à l’entrée du camping et me propose de m’y récupérer le lendemain à sept heure. Une perspective un peu rude mais acceptée tout de même.
Lorsque j’arrive à notre van, Laure semble soulagée. Ne sachant pas à quelle heure j’allais rentrer. Mon retard a nourri tous ses fantasmes. Une fois remise de ses émotions, elle m’apprend que dès le lendemain elle doit travailler au même endroit que moi. Elle sera en charge de calibrer les melons et de les empaqueter. Cette tâche est plus dure et pénible que la mienne car elle doit manipuler tous les melons, et ces fruits ont la douloureuse particularité d’être rugueux. Après une journée de travail, comme ses collègues du tri, Laure a tous ses doigts ensanglantés. Dès le lendemain, c’est avec des de pansements aux bouts des doigts qu’elle se remettra au travail.
Les deux premières journées furent exceptionnellement longues, treize et onze heures de travail, pour retomber à huit heures de travail quotidien, puis sept, puis six heures après deux semaines. C’est au moment où nous avons atteint ce seuil de six heures que nous avons décidé de mettre fin à notre contrat et de quitter Kununurra.

Au camping vient d’arriver un duo froggie. Sébastien et Laurent, auxquels Laure enseigne illico presto la technique des cotons tiges. Amusés et reconnaissants, ils nous expliquent comment ils économisent sur la nourriture et les souvenirs. Sébastien nous explique qu’il lui suffit de mettre un bas de jogging pour y mettre tout et n’importe quoi. Du didgeridoo au boomerang, en passant par les barquettes de viandes et même des petits tableaux. Il nous explique son rêve de transformer sa chambre en France en musée à la gloire de l’Australie et justifie ainsi sa cleptomanie.
Ils ne souhaitent pas en rester là avec les cotons tiges. En effet, sur le camping, d’autres types de monnayeur sont présents. Sébastien, que la perspective de payer pour faire une lessive rend désormais malade, réfléchit à un système pour ne pas avoir à payer sur les autres monnayeurs, celui où les pièces sont mises à plat sur la gachette. Il devient sourd à nos histoires et ne relève pas les invraisemblances dans celle de son compagnon de voyage tant il est persuadé qu’il va trouver une solution.
C’est après trois bières que la révélation lui vient ; il suffit de découper une canette métallique de la largeur du monnayeur, la glisser à plat là où les pièces devraient être et pousser la gachette. Nous faisons un test. Succès. Dès le lendemain, nous synthétisons par email cette trouvaille que nous envoyons à Rémi. Il ne me semble pas illogique de penser qu’en moins d’une semaine tous les backpackers d’Australie auront eu vent de ces astuces.

Pour être passés devant plusieurs fois, nous décidons de faire un tour dans la galerie d’art aborigène de la ville. Galerie ayant déjà reçu la visite de Sébastien. C’est un couple de septuagénaires blancs qui nous accueille. A la vision de nos loques, la femme comprend de suite que nous n’achèterons rien. Son mari, prend toutefois la peine de nous expliquer les peintures que nous admirons. Il nous raconte la symbolique et l’histoire des tableaux comme un livre. Tiens. Comme le livre d’art aborigène posé là sur la table. Je le feuillette et constate que tous les tableaux accrochés sur le mur en face de moi sont représentés dans le livre. Et, plus merveilleux encore, le discours sur le tableau que nous admirions est reproduit mot pour mot dans le livre. Ca sent l’arnaque intellectuelle.
Comme le galeriste ne nous lâche pas et que nous ne souhaitons pas quitter la galerie, nous opérons une séparation : Laure à gauche, moi à droite. Le temps qu’il se décide à faire son argumentaire à l’un de nous deux, nous aurons fait le tour de la galerie.
Alors que je me dirige vers le fond de la galerie, vers les didgeridoos, une porte entre-ouverte sur ma gauche attire mon regard. J’y vois une femme aborigène reproduire un tableau à l’aide d’un livre comme celui qui nous a été présenté. Alors je comprends. Oui, c’est bien des peintures faites par des aborigènes. Oui, elles sont faites sur un territoire aborigène. Mais je doute que l’histoire peinte est encore un sens réel pour l’artiste, ou devrais-je dire le copiste.
Un employé du camping nous dira que ce système de business autour de l’art aborigène atteint son apogée à Katherine, dans le Territoire du Nord. Il nous dira comment une coopérative aborigène fournit exclusivement toutes les boutiques de souvenirs d’artisanat aborigène entièrement réalisé à la main. En effet, les travaux de peintures sur les boomerangs et autres didgeridoos sont réalisés à la chaîne, et aucun objet n’est entièrement peint par la même personne. Pour éviter la moindre suspicion de travail à la chaîne, il suffit de ne jamais fournir deux fois le même modèle. Par contre, si vous avez l’œil, si vous faîtes le tour de l’Australie, vous retrouverez exactement les mêmes objets, avec les mêmes couleurs, les mêmes motifs.

Un matin, alors que nous attendons la camionnette pour aller travailler, je constate que notre voisin de camping est toujours là. Il travaille à la récolte des melons et doit normalement embaucher une heure avant nous. Personne n’est venu le chercher.
Quand Steve nous récupère, il nous annonce que la ferme diminue son activité et par voie de conséquence ses employés. Plutôt que de l’appeler, son responsable a préféré ne pas le prendre pour travailler. Un objet. Le gars n’est guère plus qu’un objet. Et quand bien même il ne serait pas content, nous sommes tant de backpackers à rechercher du travail sur cette ville, que les employeurs n’ont que l’embarras du choix. Même si l’activité devait recommencer, nous décidons de mettre fin à notre contrat pour cette fin de semaine. Steve comprend notre point de vue et l’accepte. Lui, bien qu’Australien, est comme nous un backpacker. Il a décidé voilà plus de dix ans de travailler six mois dans l’année pour faire du surf pendant les six restants. Cela fait à peine trois ans qu’il travaille pour la même ferme et ne porte pas spécialement dans son cœur le patron.
Par chance, dans la ferme, j’ai un poste enviable et respecté. En effet, une seule personne peut faire mon job et je suis le seul formé à ce poste. Alors, lorsque Steve a appris au boss notre intention de partir, celui-ci est venu en connaître la raison. C’est une publicité pour la marque RM Williams qui vient aux nouvelles avec une barbiche à la Général Lee. Le boss, malgré mes frusques poussiéreuses, porte de suite son regard sur mes bottes : « Vous avez des bottes RM en France ?
- Ah ? Ca ! Vous savez en France, elles ne coûtent rien, à peine une vingtaine de dollars …
- Quoi ! A peine vingt dol’. Si je vous donne quarante dollars vous pourriez m’en envoyées ?
- Je sais pas. Faut que je réfléchisse. »
Rêve jolie cœur. Jusqu’ici il nous parlait de haut. Je vois bien dans son regard qu’il serait prêt à m’en donner cinquante dollars. Quand bien même ces pompes ne coûteraient rien en France et quand bien même je n’aurai plus un rond sur moi, jamais je ne lui ferai ce plaisir.
« Pouvez me dire pourquoi mon collègue du camping il n’a pas été prévenu qu’il ne travaillerait pas aujourd’hui ? »
A l’allusion faite, il semble avoir compris. Il tourne les talons sans répondre. Il sait que les chaussures il devra se les payer au prix fort sur le catalogue.

Si l’aventure est un état d’esprit, le mien s’est égaré. On est sûr d’avoir assez d’argent pour rejoindre le Queensland. On pourrait repartir de Darwin sauf que nous savons que nous aurons plus de chance de vendre notre van à bon prix à Brisbane. Et puis, après tout, on est quand même libre, d’une certaine manière. On peut bosser presque quand on veut, où on veut. Alors qu’en France… Qu’est-ce qui nous y attend ? Rien. A part la famille. Et encore. On a jamais autant été en contact avec notre famille que depuis que nous sommes partis. En France, on s’écoutait à peine. Avec l’éloignement, chaque mot, chaque respiration dans la conversation prend tout son sens. Et puis, je suis rien en France. Je suis personne. Tout juste le fils de ma mère, un bon camarade … et après.
A peine une cinquantaine de kilomètres et nous changerons d’Etat, et nous récupèrerons une heure trente de décalage horaire. Ca y est la frontière est là. Le Territoire du Nord s’ouvre à nous. Au poste frontière, dans ce sens, pas de contrôle de nos marchandises. Des hommes aborigènes affublés de chapeaux de feutres à larges bords sont assis à même le sol. A peine si ils regardent dans notre direction. Qu’est-ce qu’ils font ? Qu’est-ce qu’ils attendent ? Who knows ? Leur passivité nous file le bourdon. Alors on prend la mouche et on se barre.

Katherine
Juin 2005

C’est pas une femme. Une ville. Un autre grand carrefour. On y rencontre un couple de français qui a pris trois mois pour voyager dans l’hémisphère sud et accessoirement prendre le temps de faire un enfant. Après tout, toutes les raisons sont bonnes pour voyager. Ben et Gwenn, c’est leurs noms, découvre en moi une des meilleures imitations de Bacri. J’en ai marre des maisons en plastoc, marre de tout. Marre à chaque rencontre de raconter toujours les mêmes choses, raconter les mêmes blagues. Marre de moi ici. Plus qu’une envie : revendre le van et rentrer.
La route qui se perd dans cette immensité territoriale aurait dû m’amener à plus de spiritualité et de méditation. Ce n’est pas vers la sagesse qu’elle m’a entraîné mais plutôt vers l’aigreur. Je suis comme le cheval qui après une longue balade sent l’odeur de son box et veut accélérer son galop pour rentrer.
Le rodéo n’y change rien. La descente des Katherine Gorges non plus. Je m’amuse en regardant les chauves-souris géantes suspendues à un arbre, la tête en bas. Je me dis qu’elles sont dans la bonne position. Celle que je devrais avoir, dans l’autre hémisphère.
J’arrive tout juste à me détendre dans les sources thermales du coin.

Une bonne nouvelle toutefois : l’accès au parc national du Kakadu est impossible car les voies d’accès sont ponctuellement inondées. Au moins une raison de ne pas aller vers le Nord. Surtout que les plages de Darwin sont infestées de méduses et parfois visitées par des crocodiles de mer.
Malgré tout, la perspective du long chemin encore à parcourir jusqu’à Brisbane ne nous enchante guère. Aussi décidons-nous de faire appel à la méthode Coué, et de rechercher en tout, le verre à moitié plein dans ces espaces vides qui nous attendent.

Vers l’Est
Juin 2005

La descente vers Three Ways Roadhouse peut commencer. Dernier carrefour avant l’inexorable route vers l’Ouest.
Jusqu’au Queensland, uniquement trois types de véhicules croisent notre chemin : des road-trains, des vans et des vélos.
Ces derniers sont plus nombreux que dans l’Ouest. Sans trop savoir pourquoi, je les envie. Je me demande ce qu’ils peuvent bien penser de cette immensité rouge feu à l’issue de leur périple.

Arrivés à Three Ways Roadhouse nous mesurons le chemin parcouru. Les rencontres faites tout au long de notre parcours. Nous réalisons que la plus intéressante tranche de nos vies est déjà derrière nous. On vit presque un syndrome de Stockholm, dans lequel notre ravisseur serait le bush Australien. Nos esprits ne peuvent se résoudre à aimer la vacuité de la vie que nous avons ici pour encore quelques jours et ne peut se satisfaire de retourner grossir les rangs des morts-vivants en France. Je sais aussi que ce que je rejète de ce pays aujourd’hui me manquera dans quelques mois. Le temps de digérer ce voyage.
En attendant, alors que le Territoire du Nord touche à sa fin, dans les plaines vides, un homme court en poussant un caddy de supermarché dans lequel il y a toutes ses affaires. Au milieu de rien, de nulle part, à plus de cent kilomètres de la dernière station service et à plus de cent kilomètres du prochain village. Seul.
J’ai bien peur d’être un inadapté chronique, impossible d’être heureux très longtemps quelque part. Ce dernier conquérant de l’impossible que nous croisons me bouleverse. Il a un but. J’en ai oublié le mien. Je ne sais même plus si j’en avais un. Peut-être que je voulais me sentir vivant. Je me sens vivant. Il suffit que je me le dise maintenant pour m’en convaincre. Je suis vivant.
C’est son dénuement que j’envie. Sa simplicité. Rien de ce qu’il possède n’est foncièrement irremplaçable et indispensable. Pas d’attache. C’est ce van qui me bouffe l’esprit. Ce boulet que nous trimbalons. Un poids mort que nous possédons et qui en fait nous possède.
Bref je me sens vivant mais je crois que je tourne fou. Tout se consume dans mon esprit. Toutes les idées se valent : les pires comme les meilleures. La route. De plus en plus monotone me laisse à penser qu’elle a de plus en plus de secrets. Des secrets pour me rendre fou. J’ai envie d’une ville. Avec des librairies. Des gens qui ne me parleront plus de l’Australie mais du temps qui passe. Je rêve d’une conversation sur la météo. Tiens, il fait moins chaud qu’hier. Quelle douceur pour la saison. Je deviens barjo.

Laure, qui a trouvé dans le guide un quelconque intérêt pour la région, m’annonce que nous allons entrer dans la commune la plus vaste au monde : Mount Isa. On est pas déçu. Du tout. On se fiche pas mal en fait qu’elle soit la plus étendue au monde. Cent maisons à tout casser, trois bistrots, un supermarché et une église. Une industrie minière. A croire que le gars qui a rédigé le guide marche au Prosac. Tout est toujours magnifique et unique, tout est pareil. Vite, sortez-moi de là.

Jusqu’à Townsville, l’ennuie. Il prend fin avec le début des activités touristiques qui meublent le temps et permettent de se reposer de la route. La Grande Barrière de Corail s’impose comme une évidence. Nous avons évité Uluru, nous n’éviterons pas la Grande Barrière. Surtout qu’il y a peu de chances qu’il y ait des mouches surplace.

Dans notre descente vers Brisbane, nous enchaînons les visites de la distillerie de Bundaberg puis d’une ferme d’élevage de crocodiles.
Lors de la visite de cette dernière nous apprenons des choses forts intéressantes. Le gérant nous explique que grâce à son élevage il a pu sauver une espèce de crocodiles qu’il élève pour sa peau. Peau revendu en quasi totalité aux maroquiniers de luxe parisiens. Quand économie rime avec écologie.

A mesure que nous nous approchons de notre but final, la population se fait de plus en plus dense. Les villes s’élargissent. Il arrive même de passer d’une commune à une autre sans nous en rendre compte. Il devient de plus en plus compliqué de trouver un endroit où garer le van pour la nuit. Nous demandons régulièrement dans les campings que nous croisons la possibilité de nous doucher contre quelques dollars. Nous profitons chaque fois de ces incartades pour faire des machines à laver. Toujours à l’œil.

Nous traînons. Nous descendons au ralenti. Seul l’argent qui diminue nous oblige à ne pas trop nous éloigner de notre but final.
Régulièrement, nous quittons la route principale en quête de nature. Nous recherchons tantôt les ornithorynques, tantôt la fraîcheur des montagnes à la végétation tropicale, tantôt les perroquets arc-en-ciel qui se comportent par endroit comme les pigeons de la place Saint-Marc de Venise.
Nous évitons toutes les villes que notre guide ou les backpackers que nous croisons nous annoncent comme géniales, à voir, supers et autres superlatifs qui rimes avec laxatifs tel que Surfer Paradise. Dans le nom, il y a le programme. A l’Est rien de neuf. Toujours la même architecture, les mêmes bagnoles, les mêmes frimes étalées. Dans un pays grand comme l’Europe, seule la végétation permet de dire si nous avons changé d’Etat, et encore.
On suit une australienne en galère avec son van jusqu’à Town of 1770. On compte sur le hasard pour relancer notre voyage. N’avons-nous pas connu nos plus belles expériences comme cela en Australie Méridionale. De Townsville à Airlie Beach en passant par Bundaberg et Deception Bay on recherche la nouveauté, l’imprévu. Mais rien. Rien de nouveau. Malgré la beauté du site, on ne se sent plus à notre place. Après le vide du pays, c’est son trop plein oriental qui nous effraie. La méthode Coué a ses limites.

Mais voilà. Il faut bien s’y résoudre. Nous devons atteindre Brisbane avant d’être obligés de retravailler.

Brisbane
Du 27 Juin au 8 Juillet 2005

Dernier arrêt. Tout le monde descend. Les voyageurs en partance pour l’Europe doivent descendre du van.
On arrive sous une pluie battante et fraîche. C’est avec une joie non dissimulée que nous nous apercevons que le van n’est plus étanche. Que ce soit au niveau du plancher ou du plafond. Bah. Et après. Si tout se passe bien, dans quelques jours il fera peut-être le bonheur d’un adepte de l’apnée.
On tourne pendant plus d’une heure avant de trouver un camping. La class américaine, trois étoiles : une pour l’emplacement pas loin des toilettes, une pour le prix raisonnable et une dernière pour les machines à laver que Laure n’aura aucun mal à faire fonctionner.
Puisqu’il pleut, derrière la buée du pare-brise, on décide de hiérarchiser les actions à mener avant notre départ. First thing first vendre le van. On regarde sur les papiers du véhicule si on a la moindre information concernant la revente. Bingo, tout est indiqué. Banqueroute, il faut lui faire passer un contrôle technique. Pas de panique, à part un problème de démarrage, trois pneus lisses, des freins qui crissent, une étanchéité défectueuse et une poignée de coffre cassée, ce van a très peu de problème. On verra avec le service des transports du Queensland.
Deusio, il nous faut demander nos Tax Back. Si on peut récupérer les taxes prélevées sur nos salaires, on ne va pas s’en priver. Ca, c’est à voir avec le DIMIA local.
Tertio, fermer notre compte en banque. Et quarto, acheter les billets d’avion retour.

La pluie a cessé quand nous élaborons une annonce pour la vente du van. On a listé tout ce que l’on a acheté et omis tout ce qui est abîmé. Le tout pour la modique somme de 2500 A$. On charge la mule car on sait qu’il va être négocié. On hésite un moment à inscrire une phrase du type « nous avons fait plus de 35000 km sans problème autour d’Oz ». Autant écrire « véhicule au bout du rouleau ». On s’en tient donc au strict minimum.
On s’arrête faire des photocopies et faisons le tour de tous les backpackers indiqués sur notre guide. Lorsque je vois une annonce pour un véhicule du même type que le notre, soit je l’arrache par inadvertance, soit je la cache sous une pile de papiers par maladresse. J’ai pas l’intention d’attendre dix ans pour vendre mon bolide. Une fois cette corvée exécutée on se dirige vers le Service des Transports local afin de procéder au contrôle technique. Le van est examiné à la loupe. Pas bon. Pas bon du tout. Après une heure de vérifications diverses (à peine dix minutes en Australie Méridionale), le contrôleur s’approche de nous, la mine sombre d’un chirurgien qui va vous annoncez qu’il a tout essayé et que malheureusement le petit Bobby ne remarchera plus et que ses rêves de base-ball resteront des rêves… Bref, la liste est longue des choses à réparer. Si longue qu’il préfère nous dire ce qui est encore en bon état. Sans toutefois faire les pleureuses siciliennes, on lui explique que c’est notre banque et que nous devons absolument le vendre. A cela, sur le ton de la confidence, il nous explique qu’il nous suffit d’orienter le futur propriétaire vers les services du transport de l’ Australie Méridionale afin qu’il fasse lui-même le transfert de propriété et de mentionner sur l’acte de vente que nous le vendons en l’état. Pas facile de trouver un gogo dans ces conditions, mais cela vaut mieux que de payer des réparations qui nous coûteraient beaucoup plus cher que les 1600 A$ d’achat.
On repart groggy, assommés par la nouvelle. Après moult palabres, on se décide enfin. On le vend tel quel. Et si dans une dizaine de jours il n’est pas vendu, on le met à la casse et on s’en va. Mais, dès demain, on vérifiera que personne n’a arraché par erreur nos annonces et on placardera dans d’autres hôtels notre annonce.

Des perroquets caquettent. Un voisin hurle à leur intention des noms d’oiseau, dont un tout petit. Rigolo. Je jette un œil dehors et face à moi sur une branche caquette la coquette quéquette en question. On partage notre café instantané avec le voisin qui nous donne le nom de ces perruches géantes grises et roses : des galahs. On arrive au bout du voyage pour enfin mettre un nom sur cet oiseau qui nous est aussi familier qu’un pigeon. Le voisin paraît ne pas avoir communiqué avec un être humain depuis des années. Je redoute le moment où il va se balancer d’avant en arrière en psalmodiant quelques mantras. Il nous parle des oiseaux, puis passe aux voitures, et après la guerre en Irak pour finir par l’invasion des bousiers introduits sur le continent après les vaches et les chameaux lorsque les éleveurs se sont aperçus qu’aucuns insectes ne dégradaient les excréments de ces ruminants. Sans doute se voyaient-ils nager dans le caca sans ces miraculeux coléoptères.
On abandonne notre nouveau meilleur ami d’enfance prétextant une foule de choses à faire. A commencer par une douche dans laquelle je constate que les travaux des champs ont sculptés mon corps. De loukoum je me suis transformé en corne de gazelle : désespérément blanc, légèrement bedonnant et voûté. Du rouge au blanc sans passer par la case bronzage. Je maudis les tâches de rousseur qui me font penser qu’une de mes ancêtres ait pu fauter avec un grand-breton.
La tournée des hôtels débute à peine que je m’aperçois de la perfidie des autres vendeurs de bagnoles. Notre annonce a, soit disparu, soit rejoint les limbes. C’est donc en toute amitié et solidarité pour mes confrères que j’arrache méticuleusement les annonces pour y mettre la notre. A ce petit jeu, il peut se passer des lustres avant que nous vendions le van.

Premier jour de juillet et personne ne nous a encore appelé pour le van. On commence à s’inquiéter sérieusement. En attendant, on vide le van de toutes nos affaires et commençons à faire un tri. Sans trop y faire attention, nous avons accumulé un paquet de choses. Des souvenirs qui une fois arrivés en France pourriront dans un carton au fond d’un placard. Mais pour l’instant, on ne souhaite rien jeter. On ressort nos sacs à dos et les remplissons au maximum, histoire de voir dans ce qui reste ce qui nous semble indispensable de ramener : la plaque de la Nullarbor, nos bottes de travail, des fringues, etc… Allez, tant pis. Tout ce qui est du domaine du souvenir ou du cadeau pour la famille, on l’expédie par bateau. Peu importe le coût, on a pas le cœur à mettre à la poubelle tout ce bardas et encore moins la possibilité de payer un excédent de bagages. Direction le bureau de poste, que tout prenne le chemin de l’hexagone par bateau avant nous.
Ceci fait on s’arrête dans une agence bancaire et en moins de dix minutes nos comptes sont clôturés, et l’argent dans nos porte-monnaies. On embraye sur les services d’immigration auxquels nous allons demander un remboursement de nos taxes. On nous fait remplir un peu de paperasse, on nous demande nos bulletins de paie et nos passeports et on nous demande de patienter. On croit au retour d’un fonctionnaire avec un chèque mais c’est un cerbère, certes fonctionnaire, qui fonce sur nous et nous enjoint de le suivre, pour discuter, dit-il.
« Par quel miracle pouvez-vous réclamer un quelconque remboursement suite à votre retour en France alors que vous avez déclaré être résidents australiens ?
Ca sent mauvais. Très mauvais.
- Vous savez, on ne sait pas lire l’anglais, on ne comprend pas tout, ce sont nos employeurs qui nous ont rempli les papiers, nous lui répondons avec culot. Y’a qu’à voir Sir, au vignoble on était pas résident, c’est bien la preuve.
- Ouais. Je vous crois sur parole. Avec l’ouverture du WHV nous avons constaté trop d’irrégularités. Sachez toutefois que vous ne percevrez rien car il faut atteindre un certain seuil d’imposition pour espérer un remboursement.
- Ah bon, ah bon. »
Tu parles Charles, on s’en doutait. Cela aurait été trop beau. Qui ne joue pas peut pas gagner. On quitte les bureaux du DIMIA sans oublier de donner une fausse adresse en France, au cas où ils souhaiteraient que nous régularisions ultérieurement des taxes dont nous ne nous sommes pas acquittés. Celle figurant sur les passeports est caduque.
A peine dans la rue, notre mobile sonne. Un type souhaite voir notre van et nous donne rendez-vous en ville, dans un backpacker pour voir le van. Les affaires reprennent.
Le type, un Néo-Z, est en Oz pour quelques mois, histoire de faire un bout de route et se remplir les poches. Il inspecte le van sous tous les angles, pose les bonnes questions (les mauvaises pour nous). Il nous fait passer un interrogatoire draconien sur l’état des freins, sur l’étanchéité. Il constate que les pneus sont en mauvais état. A croire qu’il lit dans nos pensées. On peut être sûr qu’il a décelé tous les problèmes du van. Il souhaite quand même faire un tour avec. Le temps est un peu plus sec aujourd’hui et le van démarre au quart de tour. Malgré ça, le type nous demande si le van n’a pas de problème de démarrage. C’est pas possible, il a été élevé dans un van. Bon allez, on va quand même lui faire faire un petit tour.
On a roulé un quart d’heure. Verdict : merdique. Malgré tout cela il nous en propose 1000 A$. On est sacrément loin du compte. Il justifie son offre par l’impossibilité de l’immatriculer en l’état.
On refuse tout net son offre prétextant une offre antérieure à 2000 A$ que nous avons refusé. Un pieu mensonge. Mais on garde quand même ses coordonnées.
C’est le deuxième coup de massue de la journée. On commence sérieusement à se demander si on aurait pas dû le lâcher à 1000 $. On repart vers le camping quand le téléphone sonne à nouveau. Laure prend la communication et m’indique de faire demi-tour car un trio teuton souhaite voir le van. Je le souhaite moins éclairé que le Néo-Z, voire nigaud.
Deux garçons, une fille. Autrichiens. Et fraîchement débarqués. Ils disent être là pour trois mois à peine et veulent vivre l’expérience backpacker. Certainement un compatriote en a-t-il fait des tonnes sur la mythologie locale. Tandis que l’un d’eux shoote dans les pneus, la fille s’amuse du système d’ouverture du coffre qu’elle trouve ingénieux et pratique face à d’éventuels voleurs. Pas besoin d’argumenter, ils le font très bien tout seuls. Alors on en rajoute. Il est économique, fiable, résistant, ses pièces se trouvent facilement dans tout le pays car c’est un modèle très populaire et patati et patata…
On fait donc un essaie. Ils prennent le volant à tour de rôle. C’est la première fois pour chacun d’eux qu’ils conduisent une camionnette et à gauche, qui plus est.
Au bout d’une heure de palabres, les autrichiens nous en proposent 2000 A$. C’est déjà mieux mais le compte n’y est pas. J’insiste à 2500 A$, arguant qu’un type dans la matinée nous en a déjà offert 2400 ce matin et que nous lui avons promis une réponse pour demain soir. Ne surtout pas montrer que l’on est pressé et encore moins que l’on souhaite quitter le territoire au plus vite.
Les autrichiens semblent accrochés. Ils nous promettent de réfléchir et de rappeler demain. Cette fois, ça sent bon, même très bon.

Une fois sur notre emplacement, on commence à sortir notre attirail de cuisine quand un jeune homme s’approche de nous et nous demande si nous avons de la monnaie. Son accent trahit sa froggytude. On fait le change et nous nous présentons. Lui, Florent, ainsi que ses deux copains Arthur et Mickaël sont ici pour trois mois, le temps des vacances universitaires. Ils sont venus avec un visa de travail et des places pour le match de rugby du 2 juillet entre l’Australie et la France à Brisbane.
On décide de manger ensemble et les briefons sur les pièges à éviter. En somme, on les saoule d’informations utiles et souvent inutiles. On sent bien la vente avec les autrichiens. Aussi, nous leur donnons nos habits de travail que nous avions conservés au cas où.
Au détour de la conversation, on leur demande des nouvelle du pays. D’après eux rien de neuf. Sauf, ce qui semble être un événement national : Johnny fait de la pub. Tout trois entonnent immédiatement : « Oooooooptique 2000 !!!!!!! »
En temps ordinaire, ça me glacerait le sang. Mais on prend le parti d’en rire. Si c’est ça le plus grand événement survenu en France ces derniers mois, c’est que tout va bien.
Comme ils ont l’air d’être particulièrement affranchis sur l’Australie, on les interroge sur notre dernier mystère encore non-résolu : qui est Paris Hilton ? Et toujours en cœur, la réponse fuse : « Une pute, c’est qu’une pute bourrée de pognon et qui ne sait quoi en faire ! »
Et bien, comme ça au moins, plus de doute. Les magazines people australiens n’ont rien à envier aux notre. Ce qui fait penser à Laure de leur enseigner l’art des machines à laver gratuites. Nous terminons notre soirée par un cours magistral qui monopolisera quatre machines à laver.

Nous déjeunons avec la boule au ventre d’avoir anticiper la vente du van et la frustration de ne pas aller au stade voir le match. Vers les onze heures, le téléphone sonne. Les autrichiens veulent le van. Ok. On arrive.
On passe par l’accueil du camping pour louer une caravane et y déposons nos affaires.
On est fébrile. Notre maison depuis des mois va changer de mains. On roule vers le Brisbane City Backpackers’ la gorge serrée. Les autrichiens sont là. Ils refont un essaie. Les garçons essaient de paraître déçus par ce deuxième essaie. On ne mord pas à l’hameçon.
Un des deux garçons me fait une proposition à 2200 dollars. Je lui ressort l’argument de la veille, une proposition à 2400. Il fait mine de ne pas être intéresser quand notre portable sonne. C’est le Néo-Z. Très vite il m’explique qu’il a fait un rappel automatique avec son portable et qu’il s’est trompé de numéro. Il raccroche.
Toutefois, j’entame un dernier coup de bluffe. Je fais semblant de discuter avec lui du van, de mon anglais le plus compréhensible par tous et m’assure de parler assez fort pour que tous entendent :
« -Ah ? Donc vous nous le prenez à 2400 A$. Très bien.
- …
- Par contre j’ai en face de moi des gens qui risquent de me le prendre à 2500. Vous savez ce que c’est.
- …
- Et bien, d’accord. Si ils ne le prennent pas, je vous l’amène dès cet après-midi. Je vous tiens au courant. A tout à l’heure. »
Le piège a fonctionné. Ni une ni deux, les garçons s’avancent vers nous et nous assurent avoir réfléchis. Ils le prennent. Ils demandent à payer par virement bancaire international auquel on oppose du cash. La peur de perdre le van les dépossède de toutes leurs liquidités. On signe l’acte de vente, on se serre la main, un dernier coup d’œil au van et ciao.
On presse le pas, sans se retourner, de peur qu’ils aient des regrets et nous des remords de leur avoir vendu un van impossible à immatriculer dans le Queensland.
Avec le pactole que nous avons en poche, on décide d’aller au stade voir si il reste des places. On a du bol. Ce soir on verra le match.
On se met en quête d’un bus pour retourner au camping. On souhaite se débarrasser de nos affaires et mettre en sécurité notre pactole. Je regarde les horaires du bus quand Laure m’appelle : « Les autrichiens sont là. Regarde, aux feux. »
Aïe, la paranoïa me fait penser qu’ils sont à notre recherche et souhaite récupérer leur argent. J’invite Laure à regarder les horaires de bus et ainsi de tourner le dos à la route. On reconnaît le bruit du van entre tous. Il nous passe dans le dos sans ralentir et s’éloigne. Son cul blanc et ses rideaux oranges sont les dernières choses que nous voyons de lui.

Les petits français sont déjà partis pour le stade quand nous arrivons au camping. Ça y est. C’est fait. Il ne nous reste plus qu’à partir. L’argent n’est pas une fin en soi, mais il représente à lui seul les objectifs que nous nous étions fixés. Au moins, dès demain, pourrons-nous acheter un billet d’avion retour.
Le match va commencer et nous n’avons pas recroisé les petits français. J’appelle avec le portable ma mère en France pendant les hymnes. Je la rassure sur notre situation et lui précise que notre retour est proche, sans avancer de date.
La France perd 37 à 31. C’est pas grave. Ou alors pas trop grave.
Sur le parvis du stade, on croise des milliers de supporters tricolores : les uns viennent de France, d’autres de Nouvelle-Calédonie et d’autres vivent ici, tout simplement. Nous n’aurions jamais pensé qu’il y ait autant de français à Brisbane. Mais nous l’apprenons assez rapidement, ils ne forment pas une communauté. A croire que ce n’est pas dans notre esprit. J’en doute en pensant aux aveyronnais, bretons, basques, corses… Certainement des idées préconcues.
On retrouve les petits français à plus de deux grammes. Tout juste si ils nous reconnaissent. On boit un coup et les quittons.
A l’arrêt de bus, nous discutons jusqu’à ce qu’un type nous interrompe. Il est bourré, ainsi que sa copine. Tant est si bien que l’on ne peut savoir lequel des deux tient l’autre. Il nous demande si nous sommes français-français ou français-canadien. A ma réponse, il part dans une logorrhée chargée d’insultes en tout genre. A cela, en cœur, on l’invite à aller se faire foutre. L’alcool rend fou. Surtout qu’il est taillé dans une biscotte et que sa copine ne vaut pas mieux. C’est sûr que si il avait mesuré un mètre quatre-vingt et était sobre, nous aurions tourné les talons. Mais aujourd’hui, rien ne peut gâcher cette journée. Il lève les yeux vers nous et réalise certainement que nous sommes sobres et plus grands que lui. Il attrape vivement sa copine par le coude et s’en va. « C’est ça, casse-toi, fils de notaire. » Je ne connais pas de pire insulte.

Ne reste plus qu’à prendre nos billets d’avion retour. Y’a qu’à, y’a qu’à. C’est sans compter sur la peur de l’avion. Nous errons dans le centre ville. Dès qu’une agence de voyage croise notre chemin, nous y pénétrons avec toujours la même question : « Est-ce que vous vendez des billets pour voyager en cargo ? »
Certes, cela est cher puisque c’est en fonction du nombre de jours passés à bord que l’on paie et dans le meilleur des cas il faut compter un mois, un mois et demi pour le trajet entre l’Australie et l’Europe. Enfin, c’est ce que l’on pense. De toute façon, aucune agence ne propose de telles offres.
On réfléchit alors à rejoindre Darwin en train, en passant par Adélaïde, en espérant trouver un bateau reliant l’Asie à l’Australie. Ensuite, nous pourrions prendre des trains. Solution tout aussi caduque que la précédente. Rien ne nous dit que nous trouverions un tel bateau. Et dans ce cas, nous serions obligés de prendre un vol interne vers Brisbane ou Sydney car il n’y a pas de vol vers l’Europe depuis Darwin. De plus, dans la perspective qu’il y ait un bateau, nous n’avons aucune idée de ce que peut coûter un retour en train à travers l’Asie et l’Europe.
On doit bien s’y résoudre, c’est l’avion qui nous rapatriera en Europe.
Dans cette confusion qui envahit nos esprits, nous laissons filer la journée en nous baladant.

Les petits français, suite à un appel au bureau de l’agriculture, ont trouvé un boulot à Childers, un peu plus au nord. Ils vont y récolter de la canne à sucre. Du moins c’est ce qu’ils pensent avoir compris. Toujours est-il que nous n’avons plus personne avec qui tuer le temps. A force de ne faire plus qu’un, nous nous sentons vite esseulés tout les deux.
A quelques minutes à pieds du camping se trouve un internet café et une agence de voyage. On se rend dans le premier faire nos adieux à nos amis australiens et annoncer notre retour aux autres, puis dans le second, fermement décidés à prendre des billets.
Déjà Laure négocie la ville de retour. Ce ne sera pas Toulouse mais Paris. Le dernier tronçon se fera en train. Pourquoi pas ? Je ne tiens pas particulièrement à rajouter une heure de vol. Maintenant, il faut voir quelle va être la compagnie qui va nous ramener et par quel endroit. Il y aura forcément un stop.
Pour un départ vendredi, l’hôtesse d’accueil nous propose trois vols : un Brisbane-Singapour-Paris, un Brisbane-Bangkok-Paris et un Brisbane-Damas-Paris. Ce dernier vol étant le moins cher des trois et de loin. Les deux premiers étant à un prix similaire.
Laure demande le nom de la compagnie reliant Brisbane à Damas. C’est Air Jordania. Elle connaît pas. Elle en veut pas. Plus de 600 A$ d’écart par billet. Mais voilà, elle connaît pas cette compagnie et ne souhaite pas la connaître.
Comme à l’aller nous sommes passés par Singapour, nous prenons les billets pour Bangkok avec un arrêt d’un mois. Cela nous permettra de se remettre de ce premier vol et de découvrir ce pays que Nicola et Cédric, que nous avons rencontrés à Broome, aime tant.
Ça c’est fait. Laure retourne sur internet et commande des billets de TGV pour le 1er août. Ça aussi c’est fait.

Nous appelons nos familles respectives pour leur annoncer nos dates d’arrivées dans la ville rose. On consulte l’info-consommation de notre opérateur téléphonique. Il nous reste juste assez de crédit pour un appel.
On ne réfléchit pas dix ans. Ce sera Nicola et Cédric. Thaïlande oblige. On tombe sur Cédric. Il bosse à Kununurra et est au même camping que le notre. Il est seul. Et pour cause, Nicola est partie à Bangkok racheter des bijoux. Il nous donne le nom de l’hôtel où elle est descendue et nous assure qu’il lui demandera de nous réserver une chambre. Nous souhaitions juste des renseignements et la providence remet sur notre chemin des amis. Nous nous promettons de garder le contact et de nous revoir dans l’hexagone.

Les jours qui restent nous les passons à nous renseigner sur la Thaïlande et à nous balader.
Nous faisons nos sacs pour la dernière fois en Australie. On dit au revoir à la caravane comme si elle était une intime. On évite de croiser nos regards. Les siens se mouillent, je sèche les miens.
L’euphorie du départ nous transporte dans une bulle jusqu’à l’aéroport. On réalise pas vraiment que l’on part. Définitivement. Je n’ai qu’un seul regret, celui d’avoir trop rêvé ce pays, ce voyage pendant des années. A la porte d’embarquement je réalise que je n’ai ni le courage d’une Ella Maillard, ni le panache d’un Nicolas Bouvier. Je suis juste un backpacker parmi tant d’autre. Avec ma petite histoire.
BONZA

Epilogue

Nous avons passé un mois à Bangkok. Et certains jours, sans quitter la terrasse de notre hôtel. Nous y avons rencontré tant de personnes. Enfin, je veux dire tant de personnages. Car ce sont bien des personnages que nous avons rencontrés. Tous avec des parcours diamétralement opposés au notre.
Je pense à P., un gars qui trafique des pierres précieuses entre la Birmanie, le Laos, la Thaïlande et l’Indonésie. Il achète les pierres dans les trois premiers pays pour les faire monter sur or en Indonésie, pour enfin les rapatrier en France et les vendre sous le manteau. Il utilise des magazines de mode dans lesquels il récupère des photos, des modèles de bijoux des plus grands créateurs, qu’il souhaite faire reproduire. Son histoire mériterait un roman. P., enseignait l’ethnologie et avait une femme en France. Tout ce qu’il y a de plus banal. Jusqu’au jour où une maladie le rend impuissant. Malgré l’amour qu’ils avaient l’un pour l’autre, sa femme, après une année, l’a abandonnée. A ce moment-là, deux alternatives ont surgit dans son esprit : le suicide ou partir à l’aventure. Evidement, c’est la deuxième option qui l’a emportée. Toutes ces économies passèrent dans l’achat d’un bateau et le voilà partie pour l’Indonésie. Avec le temps, l’argent diminua et il se trouva bien vite obliger de trouver une solution. C’est à ce moment qu’il rencontre un artisan bijoutier indonésien qu’il lui donnera l’idée de sa seconde vie.
Je pense à Maïté et Jacky. Un couple amoureux du sud-est asiatique auquel ils rendent visite chaque année. Vingt ans plus tôt, Jacky jouait de la guitare dans un groupe de rock et faisait des tournées dans tous le Vietnam. De bars en scènes.
Je pense à Solange. Petit bout de femme, d’un peu plus de cinquante ans et qui ne les fait pas. Solange, après avoir parcouru à pieds l’Amérique du Sud, s’est lancé dans un tour du monde à vélo en solitaire. Une déception amoureuse et le deuil douloureux d’un frère l’ont mise au pieds du mur.
Je pense à Nico. Nico qui nous a accueillit à l’hôtel Ban Sabaï quelques jours avant de repartir en Australie rejoindre Cédric à Darwin. Elle est venue refaire le plein de bijoux et calcule comment en faire passer un maximum à la douane sans se faire attraper. On apprendra plus tard, par voie d’email, que tout c’était bien passé. Comme d’habitude.
Je pense à Cyril et India. Un couple à fonds les ballons. Toujours dans le speed. Brillants, extravagants, intrigants. Plusieurs voyages à leur actif, que ce soit en Afrique ou en Asie. Et toujours dans des conditions extrêmes. Nous les avons croisés dans le train pour Chian Mai et plusieurs fois à Bangkok où ils revenaient pour mieux repartir tantôt au Laos, tantôt au Sud, tantôt au Cambodge. Avec une philosophie de la vie bien à eux : la mordre et pas attendre qu’elle le fasse.
Je pense à ce jeune couple, à peine la trentaine, que nous avons croisé une après-midi avec leurs trois enfants dont un en bas âge. Ils font un tour du monde sur un peu plus d’une année. Pourquoi je pense à eux en particuliers ? Tout simplement parce que nous avons des amis qui ont des enfants et qui trouvent toujours très compliqué de faire vingt kilomètres en voiture avec eux. Certains arrivent à faire un tour du monde et d’autres se noient dans des verres d’eau.
Alors, face à toutes ces personnes, notre petite escapade en Australie est bien pâle. Surtout que nous sommes fascinés par toutes ces personnalités, toutes ces histoires qui nous ont été contées. Nous gardons notre histoire pour nous.

Et il y a le retour en France. Après douze heures d’avion, nous voilà arrivés à l’aéroport Charles de Gaulle. Laure avait réservé depuis l’Australie sur internet, un billet de TGV pour Toulouse pour ne pas avoir à prendre un autre avion.
Nous arrivons avec deux heures d’avance à la gare et décidons d’assouvir un obsession que nous avions en Australie : manger de la viennoiserie et du fromage.
On s’arrête à une boulangerie et on achète deux croissants, un sandwich à l’emmental et un jambon-beurre. Le rêve.
Nos sacs sur le dos et notre précieux butin dans les mains, on se dirige vers la terrasse d’un café. Je demande au patron si nous pouvons prendre un café et manger nos croissants. Ni une, ni deux, le patron, sur un ton mauvais, nous dit : « Des croissants moi j’en vends ! Soit vous m’en achetez, soit vous allez manger les votre ailleurs et vous revenez boire le café ». J’en crois pas mes oreilles. Aucun doute, nous sommes bien en France et c’est bien un cafetier parisien qui vient de m’aboyer dessus. On décide bien évidemment de partir et de changer de stratégie. Nous voulons un café avec nos croissants.
Au prochain café, je vais directement voir le patron et je lui explique que nous venons de loin et que je ne pensais pas que cela poserait un problème si nous dégustions nos croissants. Le patron se montre compréhensif et nous laisse passer commande de deux petits noirs. Je regarde les prix affichés, 2.50 euros le café, c’est cher mais encore correct. Nous nous installons en terrasse et attendons nos caf’. Lorsqu’ils arrivent, avec la note, je m’aperçois qu’il nous ait demandé 10 euros. J’en demande la raison au serveur qui me dit que c’est le prix terrasse. 2.50 c’est le prix comptoir. Les cafés ont parcouru à peine plus de deux mètres depuis le comptoir. La pilule est amère.
Bref, on déguste, on savoure le beurre de nos sandwichs, le sel et le fumé du jambon, le croustillant des croissants. On croit revivre. Et pourtant.

Les sirènes de police n’ont pas cessé de retentir. De là où nous sommes, nous voyons des gens se faire contrôler. Quand on rentre dans la gare, on découvre des militaires. Sans doute le plan vigipirate remis en place.
A un kiosque à journaux, je demande si il y a eu des attentats. On me répond que non. Que c’est comme ça. Plus de contrôles, c’est tout.

Après cinq heures de train, ma mère nous récupère à la gare Matabiau. Nous nous sommes tellement eu au téléphone que nous n’avons pas grand chose à nous dire. C’est le manque physique que nous comblons. On a besoin de se sentir plus que de se parler. Et toujours des contrôles. Et des radars, c’est nouveau.
Une impression d’état policier.

Après quelques jours, je constate que rien n’a changé. Pas les amis, pas la famille. Personne. Pourtant nous, nous avons changé. Et le pays. Mon pays. Après plusieurs mois d’absence, j’ai vraiment l’impression d’être dans un pays complètement flippé, apeuré. Les infos ne parlent plus que d’agressions, d’accidents automobiles, de jeunes. Ca veut dire quoi jeunes. Vu ce que je vois à la télé et ce que j’entends des hommes politiques, jeunes n’est pas le contraire de vieux mais bien la définition admise pour basanés à casquettes ou capuches. J’ai peu de doute sur une autre définition. Je stigmatisais la télé australienne et constate que la notre prend le même chemin. Sarko est partout. Ségo pas encore, mais ses aventures en Amériques du Sud, tel un Tintin en jupon ne vont pas tarder. Dans un an et demi les élections. Les médias ratissent larges. J’ai envie de gerber.
Même si ici est un ailleurs.
J’ai envie de repartir.
Pas rester en tout cas.

3 commentaires:

Anonyme a dit…

On a vraiment envie de voyager avec Cowboy.J'envie POSSUM.

Un aficionados

maoutiti a dit…

Benny,
je suis trop fan de ton voyage ... même si je n'aurai pas pu faire ce que tu as fait, je suis trop fainéante lol !
Je t'admire pour ton voyage et surtout pour ta façon de nous le faire vivre ! Admirable ...
Biz
Céline

Choupi74 a dit…

G'Day CowBoy & Possum,
merci!

Merci à google d'être tomber sur ce récit, merci à mon PC d'avoir tenu la charge afin que je n'en perde pas une miette, bravo Benny d'écrire aussi bien et d'avoir capter mon attention sans un cliché. 7 mois se st écoulés depuis mon arrivée en OZ et je n'ai qu'une hâte: rentrer!Pourquoi? Maintenant je le sais...thks.